Amazon en Europe : bas salaires et mauvaises conditions de travail ?

17 août 2015
Mis à jour: 27 octobre 2015

 

À ce jour, Amazon compte 32 000 employés à travers l’Europe. En plus d’être la cible de la Commission Européenne pour des stratégies fiscales plus que contestables, le géant américain fait face à une colère grandissante de la part de ses salariés. De l’Espagne à la Pologne, en passant par la France et l’Angleterre, le géant américain traîne une réputation peu enviable sur une politique de bas salaires, une fermeture au dialogue et des conditions de travail à faire littéralement pâlir Charlie Chaplin dans Les Temps modernes.

Le gouvernement polonais, inquiet de promesses non tenues

En 2014, Amazon pose ses valises en Pologne et en République Tchèque, et ouvre trois nouveaux centres, pour un total de 6 000 nouveaux emplois. De quoi susciter l’enthousiasme, sur le papier.

Dans la région de l’Ouest de la Pologne, les milliers d’emplois créés étaient une chance pour tirer les salaires vers le haut et dynamiser l’économie locale. C’était du moins les attentes, confirmées en demi-teinte par les promesses de l’entreprise. Or aujourd’hui, d’après la vice-ministre de l’Économie polonaise, Ilona Antonyszin-Klik, « les signaux sont alarmants. Les annonces et les assurances faites par Amazon, avant l’ouverture des entrepôts, étaient bien différentes que ce qui a pu être constaté ».

En Pologne, un ouvrier gagne entre 12,50 et 13 PLN de l’heure (moins de 3 euros), contre 16 PLN pour un manager (moins de 4 euros). Sur une semaine de quarante heures, les employés ne peuvent espérer qu’un salaire mensuel de 2000 PLN (475 euros), loin du salaire moyen polonais de 3 100 PLN (738 euros).

« Nous gagnons encore trois fois moins qu’en Allemagne », Grzegorz Ciszon, syndicat polonais.

Les syndicats ont graduellement fait monter la pression pour la rehausse des salaires, sans qu’il n’y ait de réaction de la part de l’entreprise. Finalement, les critiques ont fait place à une condamnation collective ; jusqu’à ce qu’Inicjatywa Pracownicza, un petit syndicat, oppose au géant américain une date butoir pour qu’Amazon augmente ses salaires à 16 PLN pour un ouvrier et 18 PLN de l’heure pour un manager. Deux semaines après l’ultimatum, Amazon répond en augmentant à 14PLN et 18 PLN.

Mission (quasi) accomplie ? Pas totalement, selon les dires de Grzegorz Ciszon, une délégation de Bielanach Wroclaws, où se situe une usine. « Nous gagnons encore trois fois moins qu’en Allemagne », regrette le syndicat. De plus, Amazon a fait savoir que les protestations n’ont pas eu d’effet et que le geste d’augmenter les salaires n’a été décidé qu’après avoir étudié la moyenne des salaires de la région.

ZDNet a demandé à l’entreprise sa version des faits. « En partant d’une base annuelle, dans chaque marché dans lequel nous opérons, nous proposons des ajustements sur les salaires locaux en fonction de ce qui est pratiqué ailleurs – ce qui nous assure de rester compétitif en tant qu’employeurs. Avec ce salaire, nous reversons à nos associés entre 8 et 12,5 % sous forme d’augmentation », a répondu Amazon.

En Allemagne, Amazon refuse toute négociation

Au vu des chiffres, on peut effectivement penser que le géant américain calcule ses salaires en étudiant ce qui se fait localement ; mais il propose systématiquement un salaire en dessous de la moyenne. En Allemagne, le salaire d’un ouvrier d’Amazon est de 10 euros par heure (brut), alors que le minimum fixé par la convention collective allemande valable dans le secteur du commerce de détail (CBA) se situe entre 11,74 et 11,94 euros de l’heure.

Amazon était déjà installé en Allemagne avant d’aller en Pologne, et là encore, la hausse des salaires a été une traversée du désert pour les syndicats. Fin juin, cinq sites sur dix étaient inactifs en raison de grève du personnel. » Avant de commencer à porter ce mouvement, nous avions déjà rapporté des problèmes avec des contrats précaires et des pressions constantes exercées sur les employés », explique Christian Krähling, un des 3 000 salariés du site de Bad Hersfeld.

Avant tout, les syndicats allemands espèrent qu’Amazon s’engage à suivre les directive émises par le CBA, qui couvre le secteur de l’expédition et du commerce de détail. Ce qui signifierait de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires. Ce qu’Amazon refuse catégoriquement de faire. D’après les syndicats, les demandes de négociations adressées au management restent lettre morte.

De son côté, l’entreprise soutient avoir « une culture d’entreprise très ouverte ». « Il n’est pas indispensable de faire partie d’une convention collective pour être un employeur juste », défend l’un de ses responsables auprès du journal Equal Times qui l’a interrogé sur la question. En témoigne la création de comités d’entreprises, signale Amazon.

Cependant, ces comités d’entreprises n’existaient simplement pas chez Amazon Allemagne avant que le mouvement de grève ne se lance. De plus, l’entreprise ne fait que rattraper un retard injustifié, car ces comités sont tout simplement une obligation écrite dans la législation allemande.  

Les syndicats ont tout de même observé une rehausse des salaires et une diminutions des contrats précaires. « Nous essayons d’améliorer les choses. Mais c’est difficile avec le système d’Amazon, qui repose sur une standardisation de tous les gestes du travail », constate Christian Krähling.

Un « univers du code-barres »

Fin 2013, un documentaire retransmis par la télévision allemande dénonçait les conditions « misérables » de travail, accentuées à l’approche des fêtes, ainsi que la surveillance constante des employés. Le documentaire a été filmé en Espagne, mais des expériences professionnelles similaires sont rapportées dans différents pays européens.

Dans un billet publié par Libération, Amélie, salariée française, raconte son expérience dans un entrepôt situé dans la Drôme. « C’est en tant que pickeuse [employé(e) arpentant les allées et rassemblant les articles commandés] que j’ai découvert l’univers d’Amazon. L’univers du code-barres. Tout a un code-barres chez Amazon : les articles, les 350 000 emplacements sur les étagères, les chariots qui servent à déplacer les produits commandés, les gens qui poussent ces chariots, les imprimantes, les voitures. Les scannettes portatives dont chacun est équipé pour lire les codes-barres ont aussi un code-barres. Elles sont reliées au réseau wi-fi, qui peut les localiser dans l’entrepôt. Tout a une réalité physique doublée d’une existence informatique », écrit-elle.

La jeune femme dénonce un système de surveillance, où chaque manager peut rappeler les employés à l’ordre en temps réel. Elle témoigne également de discours d’accueil destiné aux employés lors de la prise de poste à 5h50, où il serait question de « conseils sur le rythme de vie à avoir lorsqu’on travaille chez Amazon ». « Ne vous couchez pas trop tard, n’hésitez pas à faire une sieste, mettez une lumière forte au réveil pour aider l’organisme à se mettre en route, mangez bien à la pause… Cette dernière injonction est tout à fait paradoxale. Les deux pauses de vingt minutes qui nous sont accordées ne laissent en aucun cas le temps de bien manger », écrit-elle encore.

« Si vous en avez l’intention, il faut traverser tout l’entrepôt (trois à quatre minutes), passer par le poste de sécurité, rejoindre votre casier pour prendre votre pique-nique et atteindre la salle de pause. Là, il faut en fait choisir entre avaler une bouchée de sandwich et aller aux toilettes, faire les deux étant assez ambitieux puisque vous devez avoir fait le chemin en sens inverse et retrouvé votre chariot lorsque retentit la sonnerie qui annonce la reprise du travail. Une remarque laconique accueille les retardataires : « Jeune fille, en retard ! » ».

« Sur le long terme, Amazon a du souci à se faire en Europe », déclare Jean-Baptiste Malet, journaliste à France Télévision.

Force est de constater que chez Amazon, tout suit la logique de la standardisation évoquée plus haut : salaire, management, communication. Par exemple, le trajet le plus court pour aller d’un point A à un point B est d’ores et déjà calculé, et le salarié est enjoint à le suivre. À en croire la communication du géant américain, la standardisation est une politique éprouvée et bien établie. « En ce qui concerne les salaires, nous ne faisons que suivre une procédure standardisée se basant sur les données », affirmait l’entreprise à ZDNET. 

L’année dernière, à trois jours de Noël, les salariés français se sont mis en grève, pour les mêmes raisons que leurs semblables polonais ou allemand. Avec une faible mobilisation, cependant. D’après Sébastien Boissonnet, syndicaliste français, « le nombre de salariés a tendance à fortement augmenter en raison des intérimaires engagés pour les périodes de fêtes » . Dans les conditions de travail prévues par l’entreprise, les intérimaires, s’ils sont performants, peuvent décrocher un CDI.

Jean-Baptiste Malet, journaliste de France Télévision, s’était fait embaucher par l’entreprise à Noël en 2012. « Amazon est une entreprise antisyndicale et n’a pas de scrupule à employer plus d’intérimaires pour lutter face à un débrayage ou une grève. Au moment de la période de Noël, un entrepôt va doubler ou tripler son nombre d’employés », a t-il indiqué. 

S’il n’y a que peu d’espoir pour qu’Amazon infléchisse sa politique de gestion et de salaire, les salariés français ne désespèrent pas de pouvoir suivre l’exemple de leurs homologues allemands et polonais. « La CGT est en train de s’inspirer des syndicats allemands pour de meilleures conditions de travail et de meilleurs salaires. Il y a peu de chance pour que cette grève aboutisse mais, sur le long terme, Amazon a du souci à se faire en Europe », conclut le journaliste.

LIRE AUSSI: Peu de rentabilité, peu d’impôts: la logique fiscale imparable d’Amazon

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