Angela Merkel : déclin à la Thatcher ?

23 février 2016
Mis à jour: 26 août 2016

 

En septembre dernier, alors que la crise des migrants battait son plein, la popularité de la chancelière allemande était au beau fixe. Sur la scène européenne, Angela Merkel prenait les devants, comme à son habitude dans la gestion des dossiers de crise, dénonçant une situation « insupportable ».

Six mois plus tard, le très sérieux quotidien Die Zeit se demande si ce n’est pas là le « début de la fin » pour la chancelière, qui paye au prix fort son zèle sur la question de la crise des migrants. Sur le plan intérieur, les nouvelles ne sont guère réjouissantes, avec une opinion de moins en moins favorable. À l’extérieur, l’engagement de la chancelière n’est pas contagieux : la France, qui a récemment tourné le dos à la proposition allemande sur la prise en charge de 160 000 migrants par les pays de l’UE, a un peu plus isolé la chancelière allemande.

Isolement en Europe

En visite en Allemagne, Manuel Valls a affiché sa fermeture aux propositions de la chancelière de créer une coalition internationale pour endiguer le flux des migrants. Contrairement à Angela Merkel, le Premier ministre français pense que la solution est au « Levant, en Turquie, en Jordanie, en Méditerranée. Mais pas en Europe ». De l’autre côté du Rhin, ce « non » français fait réfléchir. La presse allemande s’inquiète de l’isolement progressif de la chancelière au sein de l’Europe. « Même la France nous lâche ! », déplorait le Bild Zeitung.

La chancelière se méfie des grandes et belles idées ; elle a toujours préféré le pragmatisme à l’utopie et son parcours parle pour elle.

Pour l’instant, le ciel est encore dégagé pour Angela Merkel, qui gouverne d’une main assurée. « Sur le plan intérieur, Merkel n’est pas vraiment menacée », tempère le politologue Gero Neugebauer. « Au Bundestag, elle a tous les partis derrière elle : des Verts à la CSU, l’ensemble du parlement soutient son action ». La poussée de l’Alternative für Deutschland ne devrait pas non plus lui faire d’ombre lors des élections régionales en mars. Le parti populiste, accrédité de 13% d’intentions de vote, pourrait même aider la CDU, parti de la chancelière, en empêchant les Verts et la CSU de s’allier.

La femme la plus puissante du monde

En dix ans, la position dominante d’Angela Merkel en Allemagne et en Europe a forcé l’admiration. Élue à plusieurs reprises « Femme la plus puissante de la planète » par le magazine Forbes, elle a été citée comme « Reine non couronnée de l’Europe » par Die Zeit. Angela Merkel a vu défiler trois présidents français, et l’amitié franco-allemande, censée faire progresser l’Europe, s’est peu à peu effacée avec un avantage clair pour la chancelière.

Le Times de Londres, sous la plume de Roger Boyes, a récemment osé une comparaison : si l’Europe était une maison abritant une colocation, l’Allemagne serait le pays qui n’aurait pas à faire le ménage car il paye l’essentiel du loyer. L’Allemagne fixerait les règles de la maison et tous les problèmes pourraient être résolus par une discussion autour de la table de la cuisine.

Angela Merkel a toujours préféré l’intérêt national aux positions plus europhiles qui séduisent parfois certains de ses homologues européens. Une recette qui lui a apporté le succès. Ayant vécu le communisme de l’Allemagne de l’Est, la chancelière se méfie des grandes et belles idées ; elle a toujours préféré le pragmatisme à l’utopie et son parcours parle pour elle. Dans ses discours, le mot « responsable » revient tel un mantra.

Le revirement de trop ?

Quand elle a lancé la politique de « main tendue » en faveur des migrants européens, la chancelière était suivie par 70% des Allemands, d’après un sondage. La politique du « Bienvenue Allemand » est solidement enracinée, aussi économiquement viable pour les entreprises que socialement acceptable pour un pays à la culture ouverte. Ainsi, d’après le quotidien allemand Sächsische Zeitung, plus d’un million de demandeurs d’asiles ont posés leurs bagages en Allemagnes. Mais si la chancelière n’innove pas particulièrement en affichant une relative flexibilité dans sa politique migratoire, son zèle semble lui avoir fait défaut.

« La devise de la chancelière « avancer à petits pas » donne parfois l’impression qu’elle ne sait pas où elle va », a récemment indiqué Die Zeit, expliquant que ses nombreux revirements lui valent parfois l’incompréhension de ses administrés. Effectivement, la chancelière a parfois surpris par ses positions : en 2011, après l’explosion de Fukushima, elle annonce que l’Allemagne sortira du nucléaire après avoir fait campagne quelques mois plus tôt pour le prolongement de cette énergie. Ou lors de la crise grecque, elle impose à Wolfgang Schäuble, son ministre des finances, un plan de sauvetage alors que ce dernier avait l’intention de faire sortir la Grèce de la zone euro.

À chaque fois, le peuple allemand finissait par se ranger derrière sa chancelière. Mais la crise des migrants semble être le revirement de trop. Huit mois après le début de la crise des migrants syriens, le vent a tourné pour la chancelière : environ 40% des Allemands souhaitent qu’elle démissionne, d’après l’hebdomadaire Focus ; 10 000 personnes manifestent chaque lundi soir à Dresde contre l’ « islamisation de l’Occident », et la CDU est au plus bas, avec moins de 50% d’opinions favorables.

Un empire s’effondre

« Vous pouvez enlever un boxeur du ghetto, mais vous ne pouvez pas enlever le ghetto d’un boxer ». Cette maxime, illustrée un jour par les frasques du boxeur Mike Tyson mordant l’oreille de son adversaire, a été reprise par Die Zeit pour expliquer le comportement de la chancelière sur sa gestion de la crise des migrants. D’après l’hebdomadaire, la chancelière pourrait simplement être arrivée au bout d’elle-même.

Certains jours semblent désormais révolus. L’image d’une chancelière émue par une fillette palestinienne en larmes à qui elle accordait l’asile semble désormais derrière elle. Ou encore, quand elle répondait en souriant « Je les dégagerai » au journaliste allemand qui lui demandait ce qu’elle comptait faire de ses rivaux lors des élections. « Elle est devenue la sorte de personne à qui il faut mentir », regrette un membre du Bundestag allemand, ajoutant « d’habitude, elle était ouverte aux critiques honnêtes, quand celles-ci étaient bien présentée ».

Le déclin d’Angela Merkel était peut être inévitable. D’après le Times, « l’isolement est une particularité propre à tous les leaders qui ont longtemps exercé », comparant Angela Merkel à Margaret Thatcher. Les parallèles entre la dame de Fer britannique et la chancelière allemande porteraient à sourire : les deux ont servi leurs pays durant une décennie. De son côté, Thatcher a dû faire face à un mécontentement grandissant après des mesures impopulaires, puis a été reniée par l’un de ses anciens alliés, Michael Heseltine, pour sa politique européenne. Une partie de la presse allemande parie aujourd’hui sur la démission de la chancelière. La confirmation de ce scénario ne déplairait peut être pas à Angela Merkel et n’enlèverait rien à son mérite.

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