Apprécier la beauté avant qu’elle ne nous échappe : « Illusions perdues »

Atteindre l'intérieur : ce que l'art traditionnel offre comme réflexions sur nous-mêmes
Par Eric Bess
18 mars 2021
Mis à jour: 7 avril 2021

Nous laissons parfois passer des occasions, oubliant que notre vie n’est que l’affaire d’un clin d’œil.

Je discutais récemment avec un ami à propos du fait de contempler la vie rétrospectivement. Avez-vous déjà pensé : « Si je pouvais revenir en arrière, je ferais cela différemment » ou : « Si seulement à l’époque, j’avais su ce que je sais maintenant » ?

De telles pensées peuvent nous laisser soit prêts et motivés à en tirer des leçons pour s’assurer un avenir plus réfléchi, ou soit découragés et peut-être mélancoliques quant à notre passé.

Le tableau de Charles Gleyre Illusions perdues (également appelé Le soir) illustre la mélancolie et la réflexion qui peuvent découler des occasions manquées.

D’après le Grand Larousse Universel, le tableau du peintre Charles-Gabriel Gleyre, intitulé Le Soir, a été rebaptisé Illusions perdues.

« Illusions perdues », entre 1865 et 1867, par Charles Gleyre et Léon Dussart. Huile sur toile, 86,36 cm x 149,86 cm. Musée d’art Walters. (Domaine public)

Charles Gleyre et les Illusions perdues

Charles Gleyre était un artiste suisse du 19e siècle qui a surtout peint en France. Il a utilisé sa formation académique pour produire des peintures romantiques, dont l’une était sa plus célèbre, Illusions perdues.

Le tableau Illusions perdues était une peinture basée sur une hallucination que M. Gleyre a vécue, jeune homme, sur la rive du Nil lors de ses voyages en Égypte. En 1843, à l’âge de 37 ans – près de dix ans après son hallucination – Charles Gleyre a peint Illusions perdues et l’a présenté au concours du Salon français, où le tableau lui a valu une médaille d’or et a été acheté par l’État français.

La version représentée ici est une reproduction peinte en 1867 par C. Gleyre et son élève, Léon Dussart, à la demande de l’homme d’affaires et collectionneur d’art américain William Thompson Walters.

À droite de la composition, le tableau montre un homme parvenu à l’âge mûr, qui baisse la tête, l’air soucieux, ses épaules se penchant en signe de tristesse. La lune dans le ciel violet et jaune suggère que c’est le crépuscule, et la lumière du soleil couchant fait presque disparaître la silhouette de l’homme dans l’obscurité.

À côté de lui, il laisse échapper sa lyre sur le sol alors qu’il est assis sur le quai au bord de la mer où glisse une barque emportant une dizaine de femmes gracieuses.

Ces personnages, contrairement à l’homme, sont entourés de lumière de telle manière que tous leurs traits sont visibles ; c’est comme si une source lumineuse distincte les éclairait.

Tous les personnages sont des femmes, à l’exception de Cupidon, qui dirige le bateau. Les femmes chantent, jouent des instruments de musique, lisent des poèmes et tapent des mains. Certaines sont passives, écoutant et regardant les autres. Cupidon laisse tomber des pétales de fleurs dans l’eau tandis que la barque s’éloigne lentement.

Apprécier la beauté

Certains aspects de cette peinture et de ses significations sont évidents.

L’homme regarde tristement ces artistes féminines s’éloigner. Cela représente-t-il simplement le fait que l’homme regarde ses désirs de jeunesse s’éloigner sur le courant de la vie, alors qu’il approche le crépuscule de sa vie ?

Cupidon, une représentation typique de l’engouement et de l’amour passionné, jette des pétales dans l’eau comme si ces pétales étaient des occasions manquées de relations romantiques.

Les femmes, qui ressemblent à des muses, toutes des représentations des formes d’art qui relaient la beauté, s’éloignent comme si l’homme avait manqué des beautés de la vie, une perte qui le couvre de mélancolie.

Et qu’est-ce qui lui a fait manquer tant de choses ? Est-ce sa lyre, qu’il a maintenant placée à ses côtés ? Est-il possible qu’il ait passé tellement de temps à rechercher la virtuosité avec sa lyre qu’il en ait oublié de vivre ? Était-il si distrait qu’il n’a pas remarqué la beauté qui l’entourait, beauté qu’il ne reconnaît que maintenant alors qu’elle s’enfuit au crépuscule de sa vie ?

Tout cela est peut-être vrai, mais cette interprétation semble passer à côté d’une autre perspective suggérée par le titre du tableau. Gleyre qualifie d’ « illusions » tout ce qui est « perdu ».

Pour les artistes romantiques, l’illusion était primordiale, un équilibre nécessaire à la poursuite extrême de la vérité scientifique aux XVIIIe et XIXe siècles. La fantaisie, l’imagination et les belles choses qui captivent l’esprit humain étaient mises de côté au profit d’une étude scientifique objective et rationnelle.

Fort probablement, la mélancolie de l’homme ne se limite pas à sa propre perte. Peut-être est-il le représentant d’une époque qui a perdu l’accès aux belles choses qui faisaient jadis vibrer l’esprit humain.

Ces belles choses – la poésie, l’histoire et la musique – qui étaient autrefois incarnées par les muses et caractérisaient une si grande partie de l’histoire humaine ont-elles été rejetées par une poursuite froide et calculée des vérités scientifiques ? Ou bien, ces muses, sentant qu’il n’y a plus de place pour elles, hissent la voile vers un lieu, un temps, une époque qui les appréciera à nouveau ?

Est-ce pour cela que l’homme met sa lyre de côté ? Parce que ses activités musicales ne sont pas appréciées à leur juste valeur dans un monde qui devient de plus en plus froid, analytique et scientifique ? Cet extrême scientifique est-il la source de sa mélancolie ?

Est-il presque effacé parce que les vérités scientifiques perçues comme universelles masquent son individualité unique inhérente à son appréciation de la beauté et des activités créatives ? Est-ce qu’on ne perçoit que sa silhouette parce que la créativité est moins une question d’expression personnelle qu’une question de beauté en soi, d’où l’illumination des figures dans la barque ?

Peut-être que cette peinture n’est pas un reproche contre la science en soi, mais un témoignage de la perte causée par l’objectivation froide et calculée du scientisme – une perte dont nous nous souviendrons avec l’adage « Si, à l’époque, je savais ce que je sais maintenant… »

Peut-être cette peinture sert-elle d’encouragement à regarder l’avenir de manière réfléchie, avec une conscience et une appréciation nouvelles de la beauté que recèle l’esprit humain, une beauté dont les « illusions » servent à équilibrer les extrêmes scientifiques.

Le message et l’avertissement qu’il contient sont poignants et incitent à réfléchir à la manière dont nous pourrions équilibrer notre ère scientifique, nos vies et nos projets en appréciant davantage la beauté de la vie avant qu’elle ne s’éloigne à jamais de l’horizon.

Les arts traditionnels contiennent souvent des représentations et des symboles spirituels dont la signification peut être perdue pour nos esprits modernes. Dans notre série « Atteindre l’intérieur : ce que l’art traditionnel offre comme réflexions sur nous-mêmes », nous interprétons les arts visuels d’une manière qui peut être moralement perspicace pour nous aujourd’hui. Nous ne prétendons pas fournir des réponses absolues aux questions auxquelles les générations ont été confrontées, mais nous espérons que nos questions inspireront un voyage de réflexion dans le but de devenir des êtres humains plus authentiques, plus compatissants et plus courageux.

Eric Bess est artiste figuratif en exercice et candidat au doctorat à l’Institut d’études doctorales en arts visuels (IDSVA).

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