Réactions en Chine après avoir obtenu le prix Nobel de médecine

11 octobre 2015 Mis à jour: 18 octobre 2015

Le régime chinois a enfin obtenu un prix Nobel en sciences, mais les responsables du régime et la communauté scientifique chinoise n’en sont pas très contents. Le 5 octobre dernier, Tu Youyou, âgée de 84 ans, a reçu le prix Nobel de médecine de la part du comité Nobel de l’Institut Karolinska à Stockholm. Elle l’a remporté avec deux autres scientifiques, William C. Campbell des États-Unis et Satoshi Omura du Japon.

Dans les années 1970, Tu Youyou a découvert l’artémisinine qui a sauvé la vie de millions de personnes souffrant du paludisme à travers le monde au cours des 40 dernières années.

Cependant en Chine, ses accomplissements sont critiqués par ses collègues scientifiques, les médias d’État et les autorités chinoises.Ces réactions au prix Nobel de Tu Youyou s’expliquent en grande partie par le contrôle exercé par l’État sur la science en Chine. Comme Tu Youyou n’appartient pas à part entière à ce système, son prix honorifique devient un peu gênant pour l’establishment chinois.

Selon Chen Pokong, auteur de plusieurs livres sur la culture politique chinoise, les médias chinois n’ont pas bien réagi à la nomination de Tu Youyou en raison de son origine modeste, et parce que sa nomination est embarrassante pour le régime chinois.

En revanche, les médias d’État avaient chanté les louanges de l’écrivain chinois Mo Yan pour avoir remporté le prix Nobel de littérature en 2012, et ont largement promu son exploit.

Pratiquement une « personne de rien »

Lors d’un entretien téléphonique, Chen Pokong a confié à Epoch Times que le prix Nobel de Tu Youyou a mis les autorités chinoises dans une position délicate, car elle ne fait pas partie d’un système qu’elles appuient et favorisent. Tu Youyou n’est pas une académicienne et elle n’a pas basé ses recherches sur la science chinoise mais sur la médecine traditionnelle chinoise. Elle est pratiquement une « personne de rien » provenant du peuple et non de l’élite de la société.

La corruption s’est propagée dans tous les domaines de la société, des étudiants qui trichent aux examens, aux gens dans les cercles académiques qui se livrent à des plagiats et des pots-de-vin pour accéder aux postes importants. – Chen Pokong, écrivain et commentateur politique.

Cependant Tu Youyou – qui a été mentionnée en 2011 dans un article du Quotidien du peule comme une chercheuse faisant son travail « silencieusement » – n’est pas bonne dans les relations sociales et « s’adresse ouvertement » à ses supérieurs au lieu de les flatter.

D’un autre côté, le régime chinois a très largement médiatisé le lauréat du prix Nobel de littérature Mo Yan en 2012, car il fait justement partie de l’establisment, en étant vice-président de l’Association des écrivains chinois, une organisation gérée par l’État.

Le régime chinois « dépense beaucoup d’argent sur la science et la recherche militaire, et il n’a rien à montrer à part des armes de plus en plus meurtrières », a précisé Chen Pokong.

Selon lui, la réaction des autorités chinoises au prix Nobel reflète également la prévalence de la corruption en Chine, notamment dans les secteurs liés à l’État, tels que le domaine scientifique.


Les règles du népotisme

Selon Chen Pokong, les établissements éducatifs gérés par le régime communiste chinois ne favorisent pas la connaissance quand il faut promouvoir quelqu’un, car ils sont souvent entravés par la corruption et le népotisme.

« La corruption s’est propagée dans tous les domaines de la société, des étudiants qui trichent aux examens, aux gens dans les cercles académiques qui se livrent à des plagiats et des pots-de-vin pour accéder aux postes importants. »

Un exemple saillant devenu bien connu est celui de Jiang Mianheng, le fils de l’ancien dirigeant chinois Jiang Zemin. En 1999, le jeune Jiang a été nommé directeur adjoint de l’Académie chinoise des sciences, le plus grand et prestigieux organisme de recherche scientifique chinoise. Et ceci seulement six ans après son retour en Chine après avoir obtenu son doctorat à Philadelphie.

Jiang Mianheng n’avait pas beaucoup d’expérience dans la direction ni de mérites scientifiques avant sa promotion, qui a été largement considérée comme étant due au poste de son père. En 2005, Jiang Mianheng a été nommé président de la succursale de Shanghai de l’Académie chinoise des sciences, un poste qu’il a libéré en janvier dernier. La raison officielle de son départ a été son âge. Cependant Jiang Mianheng était à plusieurs années de l’âge de la retraite. Les observateurs ont considéré cela comme un signe des changements dans la politique de la direction du pays, car Jiang Zemin, père de Jiang Mianheng, a été marginalisé et menacé dans le cadre de la campagne anti-corruption de Xi Jinping.

« C’est un problème du système », a ajouté Chen Pokong.

Ironiquement, Tu Youyou a annoncé qu’elle n’était pas surprise de sa nomination et qu’il s’agissait « d’un honneur non seulement pour moi, mais pour tous les scientifiques chinois. »

« Tout le monde faisait des recherches depuis des décennies. Ce n’est donc pas une surprise d’être en mesure de gagner un prix », a-t-elle déclaré à un journaliste du journal chinois Qianjiang Evening News.

Une scientifique aux « trois non »

Dans un bref message de félicitations publié le 5 octobre par les médias d’État et les institutions scientifiques chinois, le Premier ministre Li Keqiang a remercié Tu Youyou pour faire avancer la science et la médecine traditionnelle chinoise qui a inspirée sa découverte.

Les médias d’État ont mentionné que la réalisation de Tu Youyou était remarquable parce qu’elle n’appartenait pas à un des principaux instituts scientifiques, ne préparait pas un doctorat et n’avait pas étudié à l’étranger, c’est-à-dire qu’elle était une scientifique aux « trois non ».

Toutefois, il a fallu diminuer le rôle personnel de Tu Youyou et défendre un statu quo impliquant les grands instituts de recherche chinois, auxquelles appartenaient les scientifiques affiliés au Parti communiste.

Les réalisations de Tu Youyou n’appartiennent pas seulement à elle, soulignaient les scientifiques « à cols blancs » interviewés dans les médias chinois. Ils précisaient que 500 autres scientifiques avaient également travaillé dans le Projet 523, le programme militaire secret mis en place par Mao Zedong, qui a fait des contributions très importantes dans la synthèse du médicament.

Lorsqu’en 2011 Tu Youyou a remporté le prestigieux prix Lasker pour la recherche médicale grâce à son travail dans le domaine du paludisme, les scientifiques chinois à cols blancs ont également cherché à mettre l’accent sur le caractère collectif de sa recherche.

Trois jours après l’annonce du prix Nobel de Tu Youyou, The Paper, un site d’informations semi-officielles, a publié des commentaires défendant les académiciens, titre donné aux chercheurs des principaux instituts scientifiques en Chine.

« Déjà vieille »
Des scientifiques chinois ont affirmé à The Paper que Tu Youyou ne faisait pas partie de l’Académie chinoise des sciences. Selon eux, pendant de nombreuses années la découverte de l’artémisinine a été considéré comme un résultat d’efforts collectifs, tandis que son rôle directif a été « fortement contesté » dans la communauté scientifique du pays.

Un autre scientifique affirmait qu’il n’y avait rien de spécial dans le fait que Tu Youyou n’ait pas été acceptée de rejoindre les instituts scientifiques de l’État, car « c’est un phénomène courant qui ne se limite pas une seule personne ».

L’article a également cité Tu Youyou déclarant dans une interview donnée en octobre au journal d’État China Youth Daily qu’elle ne voyait pas d’inconvénient de ne pas avoir de postes ou récompenses officielles parce qu’elle était « déjà vieille ».

Juliet Song a contribué à cet article.
Version anglaise : After Nobel Science Win, China Strikes a Defensive Tone

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