La censure subie par des médecins dissidents sur YouTube pourrait avoir l’effet inverse

Mettre le public à l'abri des idées, même mauvaises, affaiblit l'immunité de la société contre les erreurs
Par Dan Sanchez
11 mai 2020
Mis à jour: 12 mai 2020

YouTube a retiré les vidéos d’une conférence de presse dans laquelle deux médecins critiquent les décrets imposant de « rester à la maison » que les gouvernements ont imposés dans le monde entier en réponse à l’épidémie de covid-19. L’une des vidéos a été visionnée plus de 5 millions de fois avant d’être retirée.

Les vidéos originales ont été publiées par une filiale d’ABC News à Bakersfield, en Californie. Lorsque la filiale a contacté YouTube à propos du retrait, un porte-parole de la société a publié une déclaration qui avançait la justification suivante :

« Nous retirons rapidement les contenus qui violent nos directives communautaires, y compris ceux qui contestent explicitement l’efficacité des recommandations des autorités sanitaires locales en matière de distanciation sociale et qui peuvent inciter d’autres personnes à agir à l’encontre de ces recommandations. […] Depuis le tout début de la pandémie, nous avons des politiques claires contre la désinformation sur covid-19 et nous nous engageons à continuer à fournir des informations opportunes et utiles en ce moment critique ».

Les affirmations des médecins (Dr Daniel W. Erickson et Dr Artin Massihi, propriétaires de Accelerated Urgent Care à Bakersfield) ont fait l’objet d’un furieux débat. De nombreux experts et organisations de santé ont dénoncé leurs propos comme étant non scientifiques et imprudents. Même les autres critiques du confinement qui sont d’accord en grande partie avec le reste de leur analyse ont remis en question certaines de leurs conclusions statistiques.

Quelle que soit la véracité des affirmations des médecins, la censure par YouTube d’idées peu orthodoxes au nom de la protection du public contre la désinformation est malavisée et contre-productive. Refuser de diffuser des idées, même mauvaises, ne fait que rendre la société plus vulnérable à de dangereuses erreurs.

Mise en quarantaine des idées

L’une des critiques des médecins censurés sur le concept de confinement est une métaphore pertinente de la folie de la censure. Le Dr Erickson a déclaré :

« J’aimerais passer en revue quelques éléments de base sur le fonctionnement du système immunitaire afin que les gens comprennent bien. Le système immunitaire est construit par l’exposition à des antigènes : virus, bactéries. Quand vous êtes un petit enfant qui rampe sur le sol, qui met des choses dans sa bouche, les virus et les bactéries entrent en jeu. Vous formez un complexe antigène-anticorps. Vous formez des IgG IgM (immunoglobulines G et M). C’est ainsi que votre système immunitaire se construit. On ne peut pas prendre un enfant en bas âge et le mettre dans du papier bulle dans une pièce en disant : ‘tu dois avoir un système immunitaire sain’.

« C’est l’immunologie, la microbiologie 101. C’est la base de ce que nous connaissons depuis des années. Lorsque vous prenez des êtres humains et que vous leur dites : ‘entrez chez vous, nettoyez toutes vos surfaces, aspergez-les au Lysol (produit nettoyant sanitaire), vous allez tuer 99 % des virus et des bactéries ; portez un masque ; ne sortez pas’, qu’est-ce que cela fait à notre système immunitaire ? Notre système immunitaire est habitué à toucher. Nous partageons des bactéries. Staphylocoques, streptocoques, bactéries, virus.

« Se mettre à l’abri en confinement diminue votre système immunitaire. Et puis, lorsque nous sortons tous du confinement avec un système immunitaire plus faible et que nous commençons à échanger des virus, des bactéries – que pensez-vous qu’il va se passer ? La maladie va s’aggraver. Et puis, il y a la montée des maladies – dans un système hospitalier où les médecins et les infirmières prennent leur congé. Ce n’est pas la situation que nous voulons mettre en place pour une société saine. Cela n’a aucun sens ».

Tout comme les « autorités sanitaires locales » tentent ostensiblement de protéger le public contre le covid-19 par des politiques en « étant à l’abri chez soi », YouTube cherche à mettre le public à l’abri de la « désinformation ». Voici, en quelques mots métaphoriques, le point de vue de YouTube et des « autorités sanitaires » qu’il sert :

– Les médecins dissidents sont infectés par des idées nuisibles.
– Leur message « peut conduire les autres à agir » contre les directives officielles ; en d’autres termes, leurs mauvaises idées sont contagieuses.
– La vidéo était déjà « devenue virale » (plus de 5 millions de visionnements) et risquait de devenir une pandémie de désinformation qui pourrait entraîner une aggravation de la pandémie physique.
– En empêchant les médecins de communiquer leur message au public, YouTube les met en quarantaine afin de limiter l’exposition du public à leurs « virus de l’esprit » et d’étouffer la pandémie de désinformation dans l’œuf, ou du moins d’« aplatir sa courbe ».

Cette mesure est conforme à la politique annoncée par Susan Wojcicki, PDG de YouTube, il y a quelques jours, selon laquelle YouTube supprimera tout contenu contredisant l’Organisation mondiale de la santé sur le covid-19.

Même en supposant que toutes les idées des médecins soient effectivement mauvaises, une telle politique ne fonctionne pas et ne fait qu’empirer les choses.

Le système immunitaire intellectuel

Tout comme le système immunitaire humain se construit par l’exposition aux virus et autres agents pathogènes (comme le Dr Erickson l’a expliqué ci-dessus), nos défenses intellectuelles contre les erreurs sont renforcées par l’exposition aux mauvaises idées.

Lorsque vous êtes confronté à une mauvaise idée, que peut-il arriver ? Vous pouvez :

1. La rejeter ou l’ignorer.

2. L’examiner.

3. L’adopter.

4. L’adopter et la mettre en œuvre.

Dans le cas du n° 1, il n’y a pas de problème. Ensuite, considérons le cas n°4, puisque c’est le résultat que les censeurs essaient le plus d’éviter.

Que se passe-t-il lorsque vous adoptez et mettez en œuvre une mauvaise idée dans votre vie ? Dans le pire des cas, elle pourrait vous détruire. Mais c’est beaucoup moins fréquent dans la vie que ce que les alarmistes voudraient nous faire croire. Le plus souvent, on souffre mais on ne meurt pas. Et c’est une façon très mémorable d’apprendre que l’idée mise en œuvre était effectivement mauvaise. Nous apprenons de l’expérience, de l’échec, de « l’école des coups durs ». C’est l’une des raisons pour lesquelles « ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort », comme le dit le dicton.

Mais tout le monde n’a pas besoin de souffrir pour tirer les leçons de la souffrance. Cela nous amène au point 2 : nous pouvons étudier l’idée. Grâce à cette enquête, nous pouvons découvrir les récits (de première ou de seconde main) d’expériences avec la mauvaise idée et leurs mauvais résultats. Idéalement, il devrait s’agir d’expériences rigoureusement scientifiques, chaque fois que cela est possible.

Enfin, nous avons le numéro 3, qui consiste à adopter la mauvaise idée sans la mettre en œuvre. Quel serait l’intérêt de faire cela ? Eh bien, cela pourrait signifier l’adopter juste assez pour la défendre. Et défendre une idée est l’un des moyens les plus efficaces de l’étudier (ce qui fait du n°3 un sous-ensemble du n°2). C’est parce que l’argument suscite le contre-argument. Et les vrais contre-arguments efficaces sont, par définition, opposés aux mauvaises idées. Même si l’apologiste de la mauvaise idée s’en tient à sa croyance, les contre-arguments qui en ressortent peuvent armer les spectateurs du débat contre l’erreur.

Dans tous les cas ci-dessus, l’exposition aux mauvaises idées renforce nos défenses contre les mauvaises idées. Nous en ressortons avec des vérités – faits, informations et contre-arguments – tirées en fin de compte de l’expérience, qu’elle soit la nôtre ou celle des autres. Ces bonnes contre-idées sont comme des anticorps que nous développons en nous exposant à de mauvaises idées. Les mauvaises idées ne sont pas seulement des agents pathogènes, mais aussi des antigènes. Nous développons donc une immunité, non seulement contre ces mauvaises idées spécifiques, mais aussi contre des idées similaires, parce que nous apprenons à reconnaître les erreurs logiques fondamentales qu’elles partagent.

L’esprit, tout comme notre système immunitaire et nos muscles, est « antifragile » pour reprendre le terme inventé par Nassim Nicholas Taleb. Il se renforce en s’exposant à l’adversité.

La dangereuse sécurité de la bulle

Le revers de la médaille est également vrai. Tout comme se protéger des antigènes peut entraîner une immunodéficience, se protéger des mauvaises idées nous rend en fin de compte plus vulnérables à celles-ci.

Lorsque les censeurs paternalistes nous enferment dans une bulle stérile d’idées pour notre propre « protection », ils nous privent de la possibilité de développer, par l’expérience, notre propre capacité à identifier et à lutter contre les mauvaises idées. Dès qu’une mauvaise idée pénètre dans notre bulle, nous n’avons plus de défense contre elle. Notre manque d’expérience des responsabilités de l’indépendance intellectuelle nous a rendus naïfs, crédules et dociles.

Plus des gardiens autoproclamés comme YouTube et ses alliés, les « autorités sanitaires », nous « protègent » contre les idées qu’ils désapprouvent, plus nous sommes susceptibles d’être victimes de mensonges et d’erreurs (y compris les mensonges qui nous sont imposés par nos « protecteurs » eux-mêmes). Cette vulnérabilité sera à son tour utilisée pour justifier encore plus cette « protection ». Tel est le cercle vicieux de la protection.

Ironiquement, de nombreux partisans de la gauche laïque qui soutiennent la santé publique en faveur de la « mise à l’abri chez soi » comprennent probablement parfaitement les dangers de cette pratique dans un autre cas.

La critique classique d’une éducation protégée est qu’elle prive l’enfant d’une expérience aux prises avec des « mauvaises influences » potentielles et le rend ainsi plus vulnérable à celles-ci. L’exemple stéréotypé est celui d’un enfant élevé dans un environnement exclusivement religieux et traditionnel, sans être exposé à des pairs non traditionalistes, à des films et musiques populaires et à des situations tentantes. Une fois que ce naïf quitte inévitablement la maison, peut-être pour aller à l’université ou dans « la grande ville », il n’a aucune défense contre la vague de « mauvaises influences » qu’il doit alors affronter d’un seul coup avec peu de soutien, et donc la vague l’engloutit.

Le même principe s’applique de manière générale : protéger produit des effets contraires à ceux attendus, que les « mauvaises influences » soient culturelles ou médicales.

C’est l’une des raisons pour lesquelles le discours ouvert est si important et la censure si débilitante et irrespectueuse. Nous devons pouvoir assumer la responsabilité et la pratique qui consiste à identifier et à se protéger du mensonge.

À l’abri de la vérité

Or, tout ce qui précède tient pour acquis, à des fins d’argumentation, que les prétendues « mauvaises idées » sont en fait mauvaises, et que les censeurs sont en possession de bonnes idées. Or, ce n’est souvent pas le cas. Les hérésies se révèlent souvent justes et les orthodoxies se révèlent souvent fausses, y compris les paradigmes scientifiques qui se sont retrouvés dans le tas de cendres de l’histoire. Nos « protecteurs » peuvent nous mettre à l’abri de la vérité et nous forcer à croire au mensonge. Les orthodoxies erronées sont bien plus dangereuses que les hérésies erronées, simplement en raison de l’ampleur de l’impact de l’erreur.

C’est une raison supplémentaire pour laquelle un discours ouvert est si vital. Pour le bien de l’humanité, les mensonges orthodoxes doivent être renversés et les vérités hérétiques doivent se répandre.

Les remarques des médecins de Bakersfield sont probablement un mélange de bonnes idées et de mauvaises, de vérités et de mensonges. Le fait de retirer la vidéo ne nous rend pas service en ce qui concerne les deux côtés de la médaille.

Dans la mesure où ils ont tort, leurs erreurs devraient être diffusées et réfutées. Toute erreur commise par les médecins sera probablement répétée, car l’esprit humain a tendance à être victime des mêmes erreurs de base. En développant et en diffusant des contre-arguments (anticorps mentaux) à leur encontre, nous développons notre immunité contre ces erreurs et d’autres du même ordre.

En retirant les vidéos, YouTube a limité la mesure dans laquelle cet apprentissage social peut se produire et a empêché l’erreur d’être démystifiée. La censure de YouTube a même donné plus de crédit aux erreurs commises en alimentant le récit par le fait que les autorités craignent la vérité. La démystification est noyée dans l’indignation suscitée par la censure. Et l’effet Streisand (comment la censure peut stimuler la publicité de quelque chose) fait qu’elle se répand encore plus.

De plus, même si les médecins ont tort à certains égards (comme dans leurs déclarations statistiques), ils peuvent avoir raison à d’autres égards importants.

Que la protection des organismes soit ou non une politique judicieuse pour la propagation du covid-19, la protection des esprits est certainement une mauvaise politique pour la diffusion des idées.

Dan Sanchez est le directeur du contenu de la Fondation pour l’éducation économique (FEE) et le rédacteur en chef de FEE.org, qui a publié cet article pour la première fois.

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