Comment le régime chinois isole le peuple Ouïghour

12 juin 2015
Mis à jour: 26 octobre 2015

 

Récemment, les autorités municipales de Yining, ville de la province du Xinjiang située à l’extrémité ouest de la Chine, ont adressé une notification aux 440 000 habitants, leur demandant de remettre leur passeport au Bureau local de la Sécurité publique. A partir du 15 mai, tout passeport non rendu perd sa validité, a rapporté le diffuseur allemand Deutsche Welle. Aucune explication n’a été donnée au sujet de cette nouvelle réglementation, apparemment la dernière en date d’une longue série dans la politique répressive perpétrée par le parti unique au pouvoir en Chine.

 

Yining, également appelée Ghulja, est située près de la frontière sino-kazakhe dans la province autonome du Xinjiang, au nord-ouest de la Chine. Cette région est la plus grande province de Chine et le foyer de 47 ethnies sur les 55 qui peuplent le pays. Parmi elles, les Ouïghours représentent, avec plus de 10 millions de personnes, plus de la moitié de la population de cette région.

 

Les Ouïghours, une population turcophone musulmane, sont réprimés depuis le début du règne du Parti communiste en 1949, du fait de leur origine ethnique et de leur religion. Aujourd’hui encore, des décennies après les pires évènements de la dictature maoïste, les médias d’Etat poussent les Ouïghours à renoncer à leur coutume, comme se faire pousser la barbe par exemple, ou porter le foulard par pudeur pour les femmes. Ils ont même été contraints à faire des élevages de porcs, alors que cet animal est considéré comme impur dans leur religion.

 

Contrôler les déplacements

Dilshat Rexit, porte-parole du Congrès mondial des Ouïghours, a déclaré à Deutsche Welle : « Ce qui inquiète le gouvernement chinois, c’est le fait que les Ouïghours, après leur séjour à l’étranger, puissent avoir une meilleure compréhension de leur condition, ce qui renforcerait leur dissidence vis-à-vis du régime. »

 

Refuser les autorisations de voyage aux dissidents répertoriés est devenue une pratique courante du régime chinois. De manière générale, les Ouïghours se voient souvent refuser des services, tels que les réservations d’hôtel, les achats de billets d’avion et de tickets de train à destination d’autres régions de Chine, car ils sont perçus comme de potentiels terroristes.

 

« Les restrictions concernant les passeports montrent que le gouvernement manque de confiance sur ses capacités à contrôler le Xinjiang en cas de menace », rapporte Rexit.

 

La célèbre écrivaine et militante tibétaine Tsering Woeser, a déclaré à Deutsche Welle que depuis 1997 on lui avait plusieurs fois refusé la délivrance d’un nouveau passeport. Sa dernière tentative remonte à 2012, lorsqu’un policier lui a révélé que le Bureau de la Sécurité publique avait inscrit son nom sur la liste noire des personnes interdites de voyage en-dehors de la Chine continentale.

 

« Ma vie n’est pas tellement affectée (par cette nouvelle réglementation) parce que je n’ai pas de passeport », a déclaré Tsering Woeser, qui est néanmoins forcée de décliner plusieurs invitations à participer à des évènements littéraires, aux Etats-Unis et en Allemagne, à cause de son incapacité de voyager.

 

« Enseignement bilingue » ou destruction ethnique ?

Outre la confiscation des passeports à Yining, les politiques relatives à la langue et à l’enseignement au Xinjiang indiquent que le Parti communiste chinois voit un intérêt dans le fait d’isoler les minorités tout en les privant de leur identité culturelle.

 

Les Ouïghours sont un peuple turcophone dont la langue et la culture partagent des similitudes avec celles de l’Asie centrale (Kazakhstan, Uzbekistan entre autres).

 

Selon un rapport publié le 20 mai par l’ONG Projet pour les droits de l’homme des Ouïghours (UHRP) : « le Parti communiste chinois s’est placé lui-même au centre de la définition de l’identité ouïghoure » avec l’intention d’assimiler les Ouïghours à une « identité étrangère à l’Etat chinois ».

 

Autre impact saillant sur l’identité ouïghoure, la politique du soi-disant enseignement bilingue, qui affirme l’égalité entre le mandarin et la langue ouïghoure, mais qui en réalité marginalise gravement cette dernière.

 

Ce rapport intitulé « Les voix ouïghoures sur l’enseignement : la politique d’assimilation dite ‘Enseignement bilingue’ dans le Turkestan oriental » contient quatre essais écrits par de jeunes Ouïghours, décrivant leur expérience de cette politique « de transition vers l’enseignement en langue chinoise, à l’intention des étudiants Ouïghours à tous les niveaux d’enseignement apprenant dans leur langue maternelle, (qui) a pour résultat de supprimer la langue ouïghoure en classe, et (qui) représente un défi de taille pour l’identité ouïghoure et ses particularités. »

 

« L’enseignement bilingue » a d’abord été mis en œuvre de manière intensive dans les écoles du Xinjiang, dans les années 1990. Tout en augmentant le temps d’enseignement en mandarin, les programmes ont été revisités pour inclure davantage d’endoctrinement politique. En outre, les modalités d’embauche étaient biaisées puisqu’elles favorisaient les professeurs chinois de l’ethnie Han, même lorsque ces derniers ne savaient pas parler le ouïghour.

 

« En revanche, on exigeait des professeurs ouïghours qu’ils sachent parler couramment le mandarin et le ouïghour. Ceux dont le niveau en mandarin n’était pas suffisant étaient voués au chômage », mentionne l’introduction du rapport.

 

« La politique chinoise d’enseignement bilingue telle qu’elle a été appliquée au Turkestan oriental ne relève absolument pas du bilinguisme. Dans la pratique, c’est un enseignement monolingue en mandarin », a déclaré Alim Seytoff, directeur de l’UHRP, dans une déclaration faite à Washington D.C.

 

En 2004, le mandarin est devenu la langue principale d’enseignement dans les écoles primaires et les collèges du Xinjiang. En 2010, des milliards de yuans ont été utilisés pour financer les programmes bilingues de 1 700 écoles maternelles. Le rapport indique qu’en février dernier, 450 000 enfants ont reçu un tel enseignement dans les écoles maternelles, dont plus de 1 000 crèches bilingues.

 

« Nous sommes tous chinois »

Alors que le Parti communiste chinois clame la cause de l’égalité ethnique et raciale, en réalité, les élèves chinois Han et Ouïghours reçoivent un traitement et des chances bien différents.

 

Ilham Tohti, célèbre intellectuel Ouïghour, qui purge actuellement sa peine de prison à perpétuité dans les geôles chinoises, a écrit en 2013 un essai critique sur les effectifs des classes de lycée dans la ville d’Atush, où la moyenne est de 50 élèves par classe pour les Ouïghours contre seulement 30 pour les élèves Han, reflétant ainsi les disparités flagrantes à l’avantage des Han.

 

Pour l’auteur anonyme d’un des essais sélectionnés, écrit en chinois et inclus dans le rapport de l’UHRP, le programme d’enseignement bilingue a empêché de nombreux jeunes Ouïghours de maîtriser leur propre langue à un niveau convenable :

 

« Avant même que je puisse prononcer deux phrases (en ouïghour), subitement mes mots devenaient incohérents, et même pour comprendre des mots basiques, il me fallait beaucoup de temps », écrit l’auteur.

 

« A la question ‘pourquoi ne connaissez-vous pas votre propre langue maternelle ?’ beaucoup répondent sans hésitation : ‘Vous n’imaginez pas à quel point notre emploi du temps scolaire a été arrangé pour être chargé. Je n’arrive déjà pas à avoir suffisamment de temps pour étudier, comment pourrais-je encore avoir de l’énergie pour ça ? »

 

En relatant ses années à l’Université, l’auteur ouvre la discussion sur le contexte de discrimination raciale à la frontière chinoise, en dépit de l’appauvrissement de l’identité et de la culture ouïghoures.

 

« Tant de gens répètent encore et encore : ‘Nous sommes tous chinois’, mais dès que quelque chose impliquant un groupe ethnique survient, ils ont si vite fait de nous arrêter. La réalité nous rappelle sans cesse que nous ne pouvons pas devenir Han, ni être égaux aux Han. »

 

Tandis que la langue locale des Ouïghours et d’autres groupes ethniques est rapidement remplacée par le mandarin, les chinois Han vivant dans le Xinjiang apprennent rarement le ouïghour et refusent même la possibilité de le faire. Les anciens cadres du Parti communiste ont dépeint la langue ouïghoure comme une langue incapable d’exprimer des concepts modernes et vont jusqu’à affirmer que l’incapacité à parler le mandarin incite au terrorisme.

 

« C’était évident que cette façon de penser était profondément enracinée et que nous serions pour toujours différents d’eux », poursuit l’essayiste ouïghour. « Peu importe ton niveau de langue en mandarin, peu importe combien de tes meilleurs amis sont Han, tu seras toujours différent d’eux. »

Version originale: How China’s Regimes Is Isolating the Uyghur People

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