Corinne Lalo : « Tout le monde savait ! »

7 décembre 2016 Mis à jour: 6 décembre 2016

Corinne Lalo est grand reporter et journaliste d’investigation spécialisée dans le domaine de la santé, elle est auteur avec Patrick Solal du Le Livre noir du médicament.

L’affaire du Médiator commence avec l’enquête…

Il faut dire qu’au gouvernement de l’époque, j’ai entendu la question : « Quel idiot a demandé cette enquête ? ». Sans enquête, pas d’affaire. Sans enquête, une simple suspicion, pas de certitude. Avec l’enquête, cela devient officiel et pas officieux.

Depuis le début, tout le monde savait que le Médiator était de l’amphétamine.

L’enquête a été prête au cours de l’été 2010. Roseline Bachelot était alors ministre de la Santé. Elle n’a pas sorti pas l’enquête, qui est restée dans un tiroir. Il faut savoir que Roseline Bachelot est une ancienne visiteuse médicale. Elle vient du secteur de la pharmacie. Xavier Bertrand la remplace. Dès qu’il arrive, il a le mérite de ressortir l’enquête. Il soutient Irène Frachon. Irène Frachon, avec le retrait du Médiator, continue la bataille. Qu’elle continue m’a surprise. Elle a raison, à ce moment-là, personne ne connaît le nombre de morts. Puis, il faut soutenir les patients, leurs familles et mettre en place l’indemnisation.

Pourriez-vous faire un rappel des faits de l’affaire du Médiator ?

Le député Gérard Bapt, contacté par Irène Frachon écrit une chronique pour le site du journal Le Monde. Nous sommes en plein mois d’août 2010. Après la rentrée, en septembre, Anne Jouan du Figaro publie des articles. Le 13 octobre 2010, elle fait paraître un autre article communiquant le nombre de morts. 500 ! C’était osé. Je me suis dit j’espère qu’elle a les épaules. Elle les a. C’est avéré. Et tout commence alors. Je m’occupe de l’affaire avec d’autres collègues pour TF1.

 Quel danger représente le Médiator pour la santé ?

Le premier élément à comprendre est la nature de ce médicament. Ce produit n’est rien d’autre que de l’amphétamine. L’amphétamine, c’est du poison. Sa fonction est de servir de coupe-faim. Avant le Médiator, les laboratoires Servier avaient déjà l’Isoméride. L’Isomeride est également un coupe-faim. Il est interdit à cause de l’amphétamine qu’il contient. Le Médiator, pour Servier, ne peut donc être présenté comme un autre coupe-faim. Or, ils font croire que cela sert pour le diabète. Mais, en réalité, c’est un coupe-faim. D’ailleurs, les visiteurs médicaux entretiennent la confusion envers les médecins. Les médecins ont commencé à le prescrire pour le diabète. Mais, dans leurs conseils, les visiteurs médicaux disent que c’est aussi un coupe-faim. Pour beaucoup de gens qui avaient un peu de diabète, le Médiator est prescrit. La dérive a commencé. Le Médiator n’est en rien un médicament. Il est présenté comme un anti-diabétique alors qu’il ne l’est pas. On l’utilise comme un coupe-faim alors que ce n’est que de l’amphétamine. Normalement, l’amphétamine est sur la liste des stupéfiants depuis 1967. Il faut savoir qu’en 1978, les autorités belges du médicament interdisent la commercialisation du Médiator en Belgique. En 1995, en France, l’Isoméride est interdit. Logiquement, le Médiator aurait dû l’être aussi. Depuis le début, tout le monde savait que le Médiator était de l’amphétamine, puisque sa molécule est le Benfluorex. Celle-ci est classée par l’OMS dans la nomenclature des amphétamines.

Pourtant en 1995, le Médiator est interdit en poudre mais pas en gélules, c’est incompréhensible…

Effectivement, le Médiator est commercialisé sous deux formes, en poudre et en gélule.

En 1995, date importante, tous les produits d’amphétamine sont interdits, ils sont déclarés dangereux. Sauf que notre Agence de la Sécurité du Médicament l’interdit en poudre mais l’autorise en gélule. Rien ne le justifie. La décision a été prise, signée par le directeur de l’Agence. Il y a là une faute professionnelle.

Du coup, comme tous les autres coupe-faim vont être interdits, tout le monde se rabat sur le Médiator. C’est le dernier coupe-faim qui reste.

Existe-t-il d’autres scandales du même genre ?

Allez dans une pharmacie, demandez un simple produit contre le rhume. Il contient de l’amphétamine. Une molécule de pseudo-éphédrine. C’est de la famille de l’amphétamine.

Comment peut-on changer la commercialisation du médicament en France ?

En créant une agence anti-corruption. En donnant plus de moyens à l’IGAS, l’Inspection Générale des Affaires Sociales. Ce sont eux qui enquêtent lors d’un problème. Il faut mettre une grande muraille de Chine entre le public et le privé. Interdire les conflits d’intérêt de façon beaucoup plus sérieuse. Mais pour l’instant, cela continue.

 

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