Des « activités secrètes, coercitives ou corrompues » : un rapport détaille les manœuvres de Pékin pour établir un nouvel ordre médiatique mondial

Par Eva Fu
14 octobre 2021
Mis à jour: 14 octobre 2021

Selon un récent rapport d’un groupe de réflexion militaire français, le régime chinois mène toutes sortes d’« activités (…) secrètes, coercitives ou corrompues » pour contrôler les médias chinois et occidentaux et asseoir sa vision de l’actualité sur l’ensemble du globe.

Depuis des décennies, Pékin essaye de s’imposer parmi les médias étrangers. En 1981, le Parti communiste chinois a lancé son premier journal en anglais, le China Daily, mais, selon Reporters sans frontières (RSF), l’initiative s’est avérée bancale et les résultats peu probants.

L’année 2008 marque un tournant. Tandis que le régime chinois espère mettre à profit les Jeux olympiques de Pékin pour faire valoir sa réussite économique, ceux-ci donnent lieu à des manifestations qui perturbent le relais de la flamme dans près d’une douzaine de villes à travers le monde.

Comme l’explique un rapport de l’Institut d’études stratégiques de l’École militaire (IRSEM), un groupe de réflexion financé par le ministère des Armées, le régime est alors humilié par la couverture négative qui en résulte et décide de redresser son image mondiale en élaborant un « plan en dix ans ».

Un officier de police près d’une bannière anti-chinoise lors d’une manifestation pro-Tibet près du site de l’étape indonésienne du relais de la flamme olympique de Pékin 2008 à Jakarta, le 22 avril 2008. (Jewel Samad/AFP via Getty Images)

Ce rapport très complet de 650 pages s’appuie sur des informations publiques, des enquêtes, des entretiens indépendants et examine, entre autres, comment Pékin exploite l’ouverture de l’Occident pour augmenter ses récits de propagande.

Les valeurs de tolérance qui caractérisent les démocraties occidentales offrent à Pékin une « liberté de mouvement » considérable et lui permettent d’essaimer ses bureaux à l’étranger, de recruter des journalistes en tous lieux pour adapter son message selon les pays, d’infiltrer la presse locale avec des dons et autres avantages ou d’investir des millions en publicité dans les médias occidentaux.

En Chine, la presse publique n’analyse ni ne critique jamais le gouvernement, loin d’être un contrepouvoir, c’est un outil à la merci du Parti. En 2016, selon un compte-rendu de Xinhua, l’agence de presse nationale, Xi Jinping préside un symposium réunissant environ 180 représentants des médias d’États auxquels il ordonne de suivre strictement les consignes du PCC. « Tous les médias d’information gérés par le Parti doivent travailler pour diffuser la volonté et les propositions du Parti, et protéger l’autorité et l’unité du Parti », exige-t-il.

En 2018, une journaliste française travaillant pour Xinhua explique à l’un des auteurs du rapport que pour certains journalistes de son agence de presse l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir marque le début d’une nouvelle ère… dans laquelle les médias chinois n’auront « plus à avoir honte d’être des médias communistes ».

Une influence monnayée

Les médias d’État chinois sont actifs sur tous les réseaux de médias sociaux. Ils ont une influence considérable sur Twitter, Facebook, YouTube et Instagram, bien que toutes ces plateformes soient bloquées en Chine.

En 2013, tous ces médias commencent à créer des pages en anglais et en langues régionales sur Facebook. Au bout de 8 ans, ils arrivent en tête des médias mondiaux en termes de nombre d’abonnés. Quatre grands médias – CGTN, China Daily, Xinhua et People’s Daily – comptent chacun entre 86 et 116 millions d’abonnés en 2021, soit environ 2,5 à 3 fois plus que CNN.

Le logo de CGTN affiché sur un écran d’ordinateur à Londres, en Angleterre, le 4 février 2021. (Leon Neal/Getty Images)

Mais ces « scores spectaculaires » paraissent gonflés artificiellement, car, comme l’indique le rapport, ces comptes bénéficient d’un « taux de croissance exceptionnel » face à un « taux d’interaction extrêmement faible ».

« Il y a un écart suspect entre le nombre colossal d’abonnés et le nombre beaucoup plus modeste de vues des contenus postés ou de commentaires aux messages postés. »

Entre le 1er janvier 2019 et le 31 mars 2020, 8 grands médias d’État chinois en langue anglaise affichent un taux de croissance moyen de 37,8 %. Un taux environ 5 000 fois élevé que celui des médias grand public américains. Pourtant, leur taux d’interaction est 68 fois inférieur.

Des documents contractuels datés de 2018 et 2019 révèlent que certains médias d’État dépensent des centaines de milliers de dollars pour acquérir des abonnés sur Twitter et Facebook, leur but étant de s’ériger en organes de presse faisant autorité.

« Quand… vous voyez des dizaines de millions de personnes abonnées, alors vous avez l’impression que c’est crédible », explique pour Epoch Times Sarah Cook, spécialiste de la Chine pour Freedom House, l’organisme de surveillance des droits de l’homme.

Selon Sarah Cook, pour ces médias, Internet est comme un « territoire vierge«  qui leur permet « d’établir des fondations parmi les sociétés et les publics d’autres pays ».

(Denis Charlet/AFP via Getty Images)

Il est également difficile d’ignorer l’énorme proportion de faux comptes parmi leurs abonnés sur Twitter. Lorsqu’un internaute utilise Twitter, 5 à 30 % des comptes qui le suivent sont des bots ou des spams. Dans le cas des quatre médias susmentionnés, le taux grimpe entre 34,3 % et 38,4 % aux États-Unis, et 62,8 % en France.

Par ailleurs, il y a une spécificité propre au China Daily. Le média consacre des millions pour que son contenu soit publié par des organes de presse mondialement connus. Entre novembre 2016 et avril 2020, le China Daily a versé près de 19 millions de dollars à des journaux américains pour insérer son supplément gratuit, China Watch.

Une collaboration qui présente un triple avantage, explique le rapport. Premièrement, le média parvient à atteindre son public cible, deuxièmement, il devient plus crédible, troisièmement, il a un ascendant financier sur les médias partenaires.

Ainsi, selon une étude de 2019, publiée par un think tank du Royaume-Uni sur la défense et la sécurité (Royal United Services Institute), le journal britannique The Telegraph, qui a reçu environ 750 000 livres sterling (884 432 €) par an jusqu’en avril 2020 pour distribuer China Watch, a également publié plus d’une vingtaine d’articles signés par l’ambassadeur de Chine au Royaume-Uni entre 2016 et 2018 – soit deux fois plus que le Daily Mail, le Guardian et le Financial Times réunis.

Un nouvel ordre mondial des médias

En septembre de cette année, une quinzaine de sièges établis par les médias publics chinois aux États-Unis ont été identifiés comme des agents étrangers par le département d’État américain. De fait, ces médias « sont majoritairement détenus ou totalement contrôlés » par le régime, selon un porte-parole du département pour Epoch Times.

Un lecteur de presse consulte un exemplaire de l’édition africaine du quotidien chinois devant un kiosque à journaux à Nairobi, au Kenya, le 14 décembre 2012. (Tony Karumba/AFP via Getty Images)

Selon le rapport, dans le cas de l’agence de presse Xinhua, les journalistes locaux ont une seule mission : « traduire les dépêches précédemment rédigées par le personnel chinois ». Les articles de l’agence de presse sont composés à 80 % de traductions de l’anglais et de 20 % du chinois. Ces traductions et les articles originaux sont tous relus par un journaliste chinois parlant couramment le français et anticipant « les attentes du Parti ».

En août de cette année, les cinq sièges aux États-Unis de Sing Tao, un journal de Hong Kong pro-pékin ont été identifiés par le département de la Justice américain comme des agents étrangers. Selon le témoignage d’anciens membre du personnel pour Epoch Times, l’équipe de Sing Tao emploi des méthodes de travail tout à fait similaire à celle de Xinhua en France.

David, un ancien rédacteur en chef du Sing Tao new-yorkais, a confié pour Epoch Times qu’on lui a imposé « deux règles » dès son arrivée : aucun reportage sur le Falun Gong, le groupe spirituel persécuté par Pékin, ni rien sur l’indépendance de Taïwan. Une ancienne employée, qui travaillait à San Francisco, a témoigné avoir reçu l’ordre de ne jamais utiliser le terme « PCC » –l’acronyme du Parti communiste chinois – mais d’employer le mot « Chine ». On l’a également exhortée de ne jamais mentionner le nom officiel de l’île autonome de Taïwan, à savoir « République de Chine », mais d’adopter celui de « Province de Taïwan de la République populaire de Chine ».

L’acquisition de médias étrangers, la formation de journalistes, les dons financiers et matériels, les pressions diplomatiques, le chantage sur les visas, les menaces par téléphone, voilà quelques-uns des autres procédés déployés par Pékin pour remodeler le paysage médiatique à l’étranger.

En Afrique du Sud, le journaliste Azad Essa a vu sa chronique hebdomadaire annulée par Independent Media, le deuxième plus grand groupe médiatique du pays, quelques heures après la publication de son article de septembre 2018 condamnant la persécution des Ouïghours dans la région chinoise du Xinjiang. Or, le groupe médiatique est détenu à 20 % par deux entités chinoises soutenues ou contrôlées par Pékin.

Enfin, le régime n’hésite pas à employer la violence, s’il le peut, pour réduire au silence les médias qui lui résistent, comme ce fut le cas avec l’édition de Hong Kong d’Epoch Times, qui a fait l’objet d’une série d’actes de vandalisme dès sa création.

Par crainte de représailles, les groupes de médias sinophones en Australie choisissent de s’autocensurer, selon une étude réalisée en septembre par l’Institut Lowy, basé à Sydney.

« Les sujets politiquement sensibles ou les critiques contre le gouvernement chinois mettraient en danger les membres de notre personnel ou leurs familles. Nous ne voulons pas qu’eux-mêmes ou leurs familles soient détenus en Chine », a avoué le propriétaire d’un des médias au Lowy Institute.

Eva Fu est rédactrice pour Epoch Times à New York spécialisée dans les relations entre les États-Unis et la Chine, la liberté religieuse et les droits de l’homme.


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