Des règles pour l’«économie de location»

3 mars 2015
Mis à jour: 27 octobre 2015

Les modèles d’entreprises traditionnelles sont actuellement sévèrement bouleversés par l’ère numérique de connectivité.

Certains l’appellent l’«économie de partage», bien qu’«économie de location» serait un terme plus approprié. Des entreprises comme Uber, Airbnb et AskForTask mettent en contact les gens qui veulent quelque chose avec ceux qui l’offrent, moyennant une somme.

Les Canadiens peuvent ainsi trouver du transport, du logement et de l’aide ménagère à moindre coût, le tout par l’entremise pratique d’une appli de téléphone intelligent.

Il y a toutefois un bémol, puisque l’économie de location s’appuie sur la main-d’œuvre bon marché et, selon les détracteurs, cela entraîne des salaires plus bas et des conditions de travail précaires. Jusqu’à maintenant, le gouvernement ne s’est pas penché sur la question. Ainsi, les entreprises traditionnelles doivent se plier à de nombreuses normes, alors que les nouvelles entreprises font ce qu’elles veulent.

Les centres d’études et de recherches abordent de leur côté le sujet et fournissent des conseils sur la manière de gérer cette révolution qui ne fait que commencer.

Salaire bas, peu de protections

Alors que le terme «économie de partage» devient de plus en plus populaire, les critiques – qu’ils soient militants pour les droits des travailleurs ou spécialistes des nouvelles technologies – affirment que le terme embrouille la nature de ce qui se passe vraiment et cache le fait que les gens qui empochent les gros sous sont ceux qui fournissent les plateformes interactives.

Des compagnies comme Uber mettent en contact des conducteurs avec des passagers et prennent une commission de 20 %. Taskrabbit aux États-Unis et AskForTask au Canada fournissent un service similaire pour les petits travaux et prennent une commission de 15 %. Le Mechanical Turk d’Amazon affiche des «microtâches», comme rédiger une légende photo ou rogner une photo, qui peuvent rémunérer aussi peu qu’un sou.

Alors que ces entreprises deviennent plus établies, ceux qui travaillent pour elles ont commencé à partager des détails parfois peu reluisants. Les salaires bas et l’absence de protections qui viennent avec un emploi ordinaire font partie des plaintes communes. Ça veut dire pas de pension, pas d’assurance-emploi et pas de salaire minimum.

Les détracteurs de la croissance de l’économie de location mettent en garde qu’elle pourrait détruire des emplois et effacer les acquis chèrement obtenus par le mouvement ouvrier au cours des dernières générations.

Armine Yalnizyan est l’économiste principale au Centre canadien des politiques alternatives. Elle affirme qu’un des plus grands défis posés par l’économie de location est l’absence de règles. Des nouvelles compagnies comme Uber et Airbnb évitent la réglementation de la même manière que Netflix contourne les règles imposées aux diffuseurs.

«Elles fonctionnent comme si nous étions dans un environnement post-réglementation, mais il y a des règles pour une raison, dont pour éviter l’exploitation des gens», explique-t-elle.

«Je ne dis pas que ça va être facile de trouver de nouvelles règles pour gouverner cela, mais si nous acceptons cette idée qu’il y a un nouvel ethos libertaire à ce qu’Internet peut faire pour produire de l’emploi et que cela ne peut être réglementé, alors nous sommes dans l’eau chaude.»

Le défi pour les gouvernements est d’être en mesure de suivre les changements, et ce n’est actuellement pas le cas, estime Emily Norgang, chercheuse principale au Congrès du travail du Canada.

«Les régulateurs sont incapables de suivre le rythme de l’innovation, beaucoup plus de recherches doivent être effectuées pour comprendre les effets [de ce phénomène].»

Mme Norgang est parmi un nombre croissant d’universitaires et de chercheurs qui s’inquiètent que les normes d’emploi et de salaire auxquelles les Canadiens sont habitués sont maintenant menacées.

«Ce nouveau modèle d’entreprise est utilisé pour affaiblir la protection des travailleurs, pour faire baisser les salaires et cela transfère également les risques aux travailleurs», déplore-t-elle.

La tendance monopolistique de nombreuses entreprises en ligne est un autre sujet d’inquiétude. La tendance démontre qu’un chef de file domine le marché, alors que les nouveaux venus peinent à faire du progrès. Cette question pourrait être particulièrement problématique pour les travailleurs qui n’ont nulle part où aller.

Les services comme Netflix sont très populaires, mais non réglementés, à l’opposé des diffuseurs traditionnels. (Netflix)

L’option abordable pour les consommateurs

Tandis que ces entreprises viennent perturber le marché et qu’elles pourraient faire baisser les salaires, elles offrent aussi une autre option aux consommateurs – une option plus simple et abordable – ce qui les rend populaires.

Les investisseurs voient un potentiel énorme dans ces compagnies. La valeur d’Uber serait établie à environ 40 milliards de dollars et celle d’Airbnb à plus de 10 milliards de dollars.

Les consommateurs ont un appétit grandissant pour cette vague d’innovations dans le domaine des plateformes pair-à-pair. Elles offrent de tout, des services de livraison à la location d’outils, et il est peu probable qu’elles soient ralenties par diverses oppositions. La seule autre option est de s’adapter.

Malheureusement, de nombreux gouvernements ne savent pas comment réagir. Un porte-parole du gouvernement fédéral en matière d’emploi et du travail a suggéré de s’adresser au provincial.

Des provinces qui ont répondu, il semble que seule l’Ontario soit en train de réviser les lois en matière d’emploi, en partie en raison de l’apparition de ces nouveaux types d’entreprises.

Tout changement aux réglementations affectant les travailleurs, ou aux secteurs comme les taxis, se buterait à plusieurs problématiques, comme déterminer si une personne est un employé ou un entrepreneur et trouver l’équilibre entre le besoin d’innover et la sécurité et l’équité.

C’est une question sur laquelle se penchent universitaires, spécialistes des nouvelles technologies, journalistes et centres de recherches.

Il y a quelques jours, le Mowat Centre, un centre de recherches en politique publique à l’Université de Toronto, a publié un rapport visant à aider le gouvernement à démêler la question.

Le rapport, Policymaking for the sharing economy (formulation des politiques dans l’économie du partage), conclut que l’incapacité du gouvernement de suivre les changements technologiques est une «condition persistante et problématique».

Cependant, garder le rythme est essentiel pour encourager l’innovation, offrir des choix aux consommateurs et créer des occasions d’investissements, indique le rapport.

«Les autorités qui réagissent rapidement aux nouvelles tendances vont jouir de meilleures options pour leurs citoyens et d’une économie plus dynamique et compétitive», conclut le rapport.

Recommandations des centres de recherches

Noah Zon, un des auteurs du rapport, affirme que les gouvernements doivent être assez proactifs afin d’anticiper le changement et d’être prêts à répondre.

«C’est beaucoup plus difficile de manœuvrer et de travailler avec la nouvelle entreprise et le nouveau consommateur lorsque quelque chose fait déjà pleinement partie de notre économie et de notre société.»

Le Mowat Centre fait des recommandations sur comment le gouvernement pourrait agir plus rapidement. Plusieurs de ces recommandations font écho à celles d’un centre de recherches américain, le Miliken Institute, qui s’est penché sur la même question mais en se concentrant davantage sur le secteur des services financiers, où les modèles pair-à-pair changent aussi les règles du jeu.

Une approche itérative est essentielle pour faire face à ces nombreux problèmes parce que les gouvernements ne connaissent pas encore l’ampleur des conséquences et ils doivent apprendre durant le processus, estiment les centres de recherches.

Brian Knight, codirecteur du Miliken Institute, suggère une approche basée sur des principes qui établiraient de manière générale comment les entreprises doivent se comporter.

Plutôt qu’une approche basée sur des règles, qui détermine le comportement exact, cette approche est beaucoup plus rapide et elle laisse de l’espace pour l’innovation tout en disant aux compagnies comment elles devraient agir.

«Si, au lieu de définir les taxis avec une grande spécificité, une règle couvrait le geste de conduire des gens contre une rémunération, alors Uber aurait été couvert dès le premier jour», affirme-t-il.

Il est difficile de prédire ce qui va arriver alors que ces entreprises jouent un rôle grandissant dans l’économie, outre le fait que les prix vont probablement baisser. Une agence de location de logements aura de la difficulté à offrir les mêmes prix que ceux d’une agence en ligne, tout comme un service de taxi où les propriétaires assurent leurs propres véhicules et n’ont pas à payer de gros frais de licence pourrait offrir de meilleurs taux que les services traditionnels.

Si les gouvernements veulent faire plus qu’attendre pour voir ce qui se passe, le consensus est qu’ils doivent presser le pas et planifier pour l’avenir.

Version originale : Rules for the ‘Renting Economy’

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