Fake News : le spectre de la désinformation

16 janvier 2017 Mis à jour: 8 février 2017

« You are fake news », lançait Donald Trump à l’attention de CNN et de Buzzfeed lors de son discours d’investiture à la Maison Blanche. Friand des 140 caractères de Twitter et des demi-vérités, le nouveau président s’en prenait à des médias ayant eux-mêmes propagé des informations en privilégiant des prises de positions ou en recherchant le buzz du net. Une histoire d’arroseurs arrosés et un divorce consumé entre le nouvel establishment américain et une partie des médias du pays.

Quelques semaines après l’affaire des emails d’Hillary Clinton, qui auraient pu jouer un rôle sur l’issue du scrutin américain, les fake news sont sur toutes les lèvres, tous les fronts.

Qu’est-ce qu’une « fake news » ? D’après le rédacteur en chef de la BBC, James Harding, « tout mensonge, toute distorsion de l’information ou exagération ». L’ennemi de la vérité journalistique, celle qui ne se borne qu’à présenter les faits.

Au passage, les principes écrits dans le marbre de la charte journalistique : présenter les faits, rien que les faits, respecter les personnes, vérifier les informations. Une base éthique à la profession, un engagement moral faisant consensus, mais qui semble devenir un lointain horizon tant les places du commentaire et de l’opinion se taillent la part du lion dans les médias.

Fake news « professionnelles »

Le 4 décembre, Edgar Welsh, 28 ans, débarque dans la pizzeria Comet Ping Pong, à Washington. Le jeune homme, qui a fait le voyage depuis la Caroline du Nord, ouvre le feu dans le restaurant, sans faire de blessés. Arrêté par la police, il expliquera plus tard qu’il avait entendu une rumeur propagée sur un forum, selon laquelle Hillary Clinton dirigeait un réseau pédophile depuis la pizzeria. La rumeur circulait sur les réseaux sociaux avec le mot-clé #pizzagate.

La campagne présidentielle américaine, d’une violence verbale jamais atteinte entre les candidats, a pour beaucoup participé au questionnement général et actuel sur les fake news. Les provocations des candidats ont fait le bonheur des sites de désinformation utilisant des titres racoleurs. Tel le site USA Politics Today qui titrait : « L’ancien directeur du FBI pense que Clinton devrait passer au peloton d’exécution » ou « le Plan secret d’Obama sur l’immigration révélé ! »

D’après Oliver Dollimore, l’un des rédacteurs contacté par TéléObs, ces sites « sont conçus pour parler aux partisans de Trump, mais nous incluons toujours des informations factuelles. C’est un mélange d’informations et d’opinions mais toujours sourcé ». Les prises de positions des articles sont sans équivoque, avec des conclusions récurrentes telles que « Hillary Clinton ne s’inquiète que d’elle-même, et défend son horrible mari […] voilà pourquoi elle a perdu. Partagez cet article pour montrer que les Clinton sont plus fous que jamais ! »

D’après Guillaume Brossard, fondateur du site Hoaxbuster, qui s’attèle à détecter les fausses informations depuis les années 2000, « on observe un changement très flagrant. Les sites de diffusion de fausses informations se sont professionnalisés. On est passé de l’amateurisme, de la simple blague, à de la désinformation à but idéologique. Cette évolution a suivi l’explosion du web. »

Et le fake fait recette : d’après le site Buzz Feed, vingt fake news avérées provenant de différents sites « bidon » ont fait plus d’abonnés et comptabilisé plus de partages sur la toile que les vingt articles les plus populaires en provenance des médias sérieux tels que le New York Times ou le Washington Post. 8,7 millions d’internautes ont partagés les fake, contre 7,4 millions pour les articles sérieux.

(Epoch Times)

Aux portes de l’Europe

Breitbart News, site de fake news racistes et sexistes ayant fait ses choux gras sur l’élection présidentielle, a même vu une opportunité dans les prochaines élections françaises et allemandes. Ses fondateurs ont ainsi promis de s’installer dans ces pays pour soutenir les candidats d’extrême droite, espérant un nouveau contexte « à la Trump ».

Le pari s’avérera compliqué : les points d’exclamation et les titres tapageurs américains n’ont pas cours en France ni en Allemagne. Sur le continent européen, les fake news enregistrent une progression moins importante, mais plus subtile qu’aux États-Unis. Les sites satiriques français tels que Le Gorafi annoncent tout de suite la couleur en prévenant les lecteurs.

Mais le spectre de la désinformation est large. On retrouve également des sites tels que Sputnik ou RT France, qui soutiennent le Kremlin et relaient une information en ligne avec la ligne politique de Poutine : accusations concernant la diplomatie occidentale, défense des intérêts russes et critique politique absente envers le Kremlin. Là encore, les articles se basent sur des informations réelles et savent nuancer les propos, mais gardent des titres comme « En cas de guerre, l’Otan perdrait », « les Européens disent non à l’Otan ». Une émission qui s’interrogeait sur le bilan d’Obama retiendra surtout que celui-ci était « en permanente contradiction », faisait des choix « invraisemblables »

Contre attaque des médias

La chancelière allemande s’est alarmée fin novembre sur d’éventuelles interférences russes dans les prochaines élections allemandes et a récemment proposé une législation punissant Facebook de 500 000 euros d’amendes pour chaque information étiquetée « fausse ».

« Le débat politique se déroule dans un environnement médiatique complètement neuf. Les opinions ne se forment plus comme il y a vingt-cinq ans. Aujourd’hui, nous avons des faux sites, des bots, des trolls, des choses qui se régénèrent ou renforcent les opinions avec des algorithmes et nous devons apprendre à y faire face », a déclaré Angela Merkel.

L’exercice d’une censure envers les fausses informations n’est cependant pas une solution à terme. Article 19, un organisme créé en 1987 pour défendre la liberté d’expression, a déclaré dans la presse que « plusieurs pays dans le monde interdisent la diffusion de fausses informations, même si elles ne sont pas diffamatoires ». Les lois contre les fausses nouvelles sont rares dans les démocraties plus établies et parmi celles-ci, certaines estiment qu’une telle législation est inconstitutionnelle.

Article 19 souligne que le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a « réitéré l’idée selon laquelle toute intervention sur les fausses nouvelles limitait indûment l’exercice de la liberté d’opinion et d’expression ».

Le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a confirmé cette opinion malgré l’apparition de nouvelles susceptibles de provoquer des troubles publics, au motif que « dans tous les cas, l’emprisonnement comme sanction pour l’expression pacifique d’une opinion constitue une violation grave des droits de l’homme ».

Réponse des médias traditionnels

La réponse la plus importante est sûrement celle des acteurs du monde médiatique.

Pour la presse en ligne, le danger des fake est aussi celui de la monétisation de leur site.

En naviguant sur Internet, il est fréquent de remarquer sur les sites d’informations sérieuses des colonnes d’ « articles conseillés » ou « contenus sponsorisés ». Ces liens redirigent l’internaute vers un site extérieur qui rémunère au nombre de clics le site accueillant ces articles. Si le phénomène est répandu et acceptable en soi, il est également une porte ouverte aux titres racoleurs et exagérés, auxquels on reconnaît le plus souvent les fake news.

Le 13 janvier, James Harding, rédacteur en chef de la BBC, annonçait mettre en place une équipe de choc dont le but serait de vérifier les informations vues dans la presse.

Dans le même temps, pour faire face à la concurrence réelle des modèles économiques de ces sites, James Harding a affirmé que la chaîne s’attèlera à des « styles et des formats, web, télé, radio… pour être sûr que les faits soient plus attractifs que les mensonges », et qu’elle se focalisera sur l’explication de ce qui conduit l’actualité.

Les médias traditionnels, dans leur riposte, pourraient également être tentés d’invalider les sources d’informations alternatives. Selon Steven Mosher, le président du Population Research Institute, les craintes concernant les fausses nouvelles sont principalement attisées par des médias qui veulent saper ces sources.

« Ils n’ont plus le monopole de l’actualité », explique-t-il, admettant que, par le passé, si le New York Times et le Washington Post couvraient un sujet de la même manière, leur point de vue deviendrait l’opinion dominante. Mais avec la montée des réseaux d’information indépendants, « ils perdent le contrôle des débats, ce qu’ils n’apprécient en aucun cas », ajoute-t-il. « Ils perdent des lecteurs, ils perdent des abonnés et ils essaient donc d’invalider la légitimité des concurrents ».

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