Les fausses promesses des « nouvelles routes de la soie » de Pékin

Par Peter Zhang
19 février 2019
Mis à jour: 6 avril 2021

Il semble que Milton Friedman, prix Nobel d’économie 1976, ne plaisantait pas lorsqu’il a intitulé son livre There’s No Such Thing as a Free Lunch (Un repas gratuit, ça n’existe pas). Ce titre résume son point de vue sur un large éventail de politiques publiques, et il est toujours pertinent.

Ainsi, on devrait bien se méfier lorsqu’une offre semble trop belle pour être vraie, surtout si elle provient du régime communiste chinois ayant un bilan lamentable en matière de crédibilité.

Les motifs du Parti communiste chinois

L’initiative chinoise des projets d’infrastructure « One Belt, One Road – OBOR ou Belt and Road Initiative – BRI  », souvent qualifiée de « nouvelles routes de la soie », a été lancée en 2013 par Xi Jinping, le secrétaire général du Parti communiste chinois (PCC). Ce programme gigantesque, effectué en Asie, en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique, prévoit une immense « ceinture » terrestre par rail et route en Asie, doublée d’une « route » maritime permettant à la Chine de rejoindre l’Afrique et l’Europe par la mer. Il inclut la construction de routes, ports, lignes de chemin de fer, parcs industriels et réseaux d’énergie et de télécommunications pour un montant d’investissements estimé entre 4 000 et 8 000 milliards de dollars, couvrant près de 70 pays et plus des deux tiers de la population mondiale.

Les banques chinoises, qui ont l’habitude de financer en Chine l’infrastructure inutile et les villes fantômes remplies d’immeubles vides, vont mobiliser d’énormes sommes pour financer les projets d’infrastructure dans de nombreux pays très pauvres. Ce financement spectaculaire a conduit à des spéculations à l’échelle mondiale sur les vraies motivations de Pékin.

Selon le Financial Times, l’agence de notation financière internationale Fitch « met en garde contre les rendements attendus de One Belt, One Road (OBOR) ».

Un rapport de Fitch met en doute la capacité de Pékin à effectuer une bonne analyse des risques pour les investissements à l’étranger, compte tenu de son bilan lamentable dans l’identification et la gestion de projets rentables en Chine – en particulier à la lumière de l’augmentation des prêts non productifs ces dernières années. En fait, le rapport de Fitch suggère que les intérêts géopolitiques de l’OBOR l’emportent sur tout avantage commercial.

Contrairement aux anciens investissements chinois à l’étranger, les investissements qui visaient principalement l’approvisionnement en énergie et en ressources naturelles, l’OBOR permet également à Pékin d’aborder le problème de la surcapacité de production existant pratiquement dans tous les secteurs industriels de la Chine. À part l’augmentation de la demande en produits chinois, certaines installations de production chinoises pourront être transférées dans d’autres pays participants dans l’OBOR.

De plus, ce programme, qui ouvre un corridor de transport vers l’Asie centrale et l’Europe, pourrait également contribuer au développement des régions occidentales de la Chine.

De leur côté, les politiciens occidentaux ont également fait part de leurs inquiétudes et de leurs doutes par rapport aux nombreuses opérations agressivement effectuées par Pékin dans le cadre de son initiative OBOR. Sans parler du fait que le financement des projets d’infrastructure dans presque 70 pays est une entreprise bien ambitieuse et présente de grands risques financiers.

Des policiers paramilitaires patrouillent à Pékin devant la Banque populaire de Chine (la banque centrale de Chine), le 8 juillet 2015. (GREG BAKER/AFP/Getty Images)

Les dettes ne cessent de croître en Chine

Ces risques surviennent dans un contexte d’endettement dangereux et croissant en Chine.

Paul Krugman, prix Nobel d’économie 2008, constate que les dépenses et les investissements excessifs de la Chine, en particulier de la part des entreprises d’État, sont très risqués en l’absence d’une consommation intérieure suffisante.

À la suite des tarifs douaniers punitifs et des différends commerciaux avec les États-Unis, le marché chinois est frappé par un ralentissement économique. Au fil des ans, la Chine a énormément profité de l’excédent commercial avec le reste du monde et du piratage du savoir-faire technologique occidental, mais les choses changent en raison du protectionnisme croissant dans de nombreux pays, dont les États-Unis.

Le mois dernier, Pékin a dû puiser 116 milliards de dollars dans les réserves de sa banque centrale afin de stabiliser et stimuler son économie. Selon un rapport de Institute of International Finance (IIF), le ratio de la dette totale de la Chine par rapport à son PIB a dépassé 300 %, tandis que le ratio de la dette des entreprises au PIB est de 160,3 %.

L’ampleur de ces dettes – il n’y a rien de comparable en Occident – est alarmante pour une grande économie où le gouvernement est à la fois le prêteur et l’emprunteur et, curieusement, aussi le régulateur.

Avec l’augmentation du montant des prêts non productifs, les dettes s’envoleront dans la stratosphère. Le système chinois de banques d’État en tant que prêteurs et d’entreprises d’État en tant qu’emprunteurs n’est plus viable. Cela finira par créer plus de pertes que le montant qui pourrait être absorbé, conduisant à l’insolvabilité, voire à une autre crise financière ressemblant à celle de la Grèce.

Malgré le fait qu’elle détient des obligations américaines d’une valeur de 1 150 milliards de dollars, la Chine ne sera pas en mesure de réduire son surendettement pendant très longtemps, étant donné l’inefficacité de sa structure financière centralisée.

En fait, les réserves en devises de la Chine ont chuté de 4 000 milliards de dollars en 2014 à 3 073 milliards de dollars en décembre 2018. Bien que 3 000 milliards semblent être un montant important, cela ne laisse pas beaucoup de flexibilité au régime chinois, étant donné les exigences d’un système monétaire moderne comme celui de la Chine. Le système financier chinois est devenu très tendu.

Entre-temps, la baisse du taux de natalité et le vieillissement de la population ont suscité des préoccupations supplémentaires : la diminution de la main-d’œuvre et les coûts croissants du système de santé déjà surchargé.

Pékin a aboli la politique de l’enfant unique en 2016, mais cette mesure a été prise peut-être trop tard – la démographie ne s’améliorera pas de façon significative pour les générations à venir, ce qui entraînera une baisse du niveau de vie et constituera un handicap politique pour le PCC.

L’image de l’événement « China-Africa Friendship 2019 » (Amitié Chine-Afrique 2019) tenu à Pékin, le 9 janvier 2019. Une erreur a été commise : le mot anglais « Exploitation » a été affiché sur l’écran numérique à la place du mot « Exploration ». (Capture d’écran/Internet chinois)

Les voix dissidentes en Chine

Les ressources pour les besoins de la population chinoise sont bien limitées, pourtant Pékin se serre actuellement la ceinture afin de disposer de l’argent pour ses aventures politiques à l’étranger.

Avec un PIB par habitant inférieur à 9 000 dollars, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international classent la Chine au 71e rang mondial en 2017. Les données de la Banque mondiale montrent également que les dépenses en santé en Chine ne représentaient que 5,32 % du PIB en 2015, alors que la moyenne mondiale était à 9,90 %.

En ce qui concerne le budget de l’éducation de base (primaire et secondaire), le Ministère chinois de l’éducation a dépensé 2 634 dollars par élève en 2017. C’est très peu par rapport à la moyenne mondiale de 10 759 dollars, selon les données pour la même année présentées par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Le 1er février 2018, l’agence de presse Xinhua, porte-parole officiel du PCC, a rapporté : « Selon le Bureau national des statistiques (NBS), 30,46 millions habitants de zones rurales vivaient sous le seuil de pauvreté national à la fin de 2017. »

Bien que les experts sur la Chine indépendants trouvent souvent les statistiques de Pékin trop optimistes et peu crédibles, le PCC a au moins admis qu’une grave pauvreté persiste sous son giron.

Il n’est pas surprenant que les internautes chinois expriment, à leurs risques et périls, leur désarroi au sujet de l’acheminement par le régime chinois de l’argent à l’étranger tandis que les besoins nationaux restent insatisfaits.

Une blague est devenue très populaire : un internaute a décrit la Chine d’aujourd’hui comme « la grande dynastie des Song » – une dynastie chinoise connue pour ses traîtrises. Comme le mot chinois « cadeau gratuit » a la même prononciation que le mot « Song », on pouvait comprendre qu’il s’agissait de « la grande dynastie des cadeaux gratuits ».

Lorsqu’on a demandé à l’internaute s’il s’agissait de la dynastie des Song du Sud ou de la dynastie des Song du Nord, il a répondu : « L’un ou l’autre, car cette dynastie donne nos biens à l’Est et à l’Ouest. »

Un autre internaute a posté ce commentaire sarcastique sur le portail populaire Weibo : « Beaucoup de gens critiquent notre gouvernement pour dépenser chaque année 650 milliards de dollars en aide étrangère au lieu d’allouer des fonds à la population. En fait, ce n’est pas vrai, car le gouvernement investit 830 milliards de dollars par année pour le maintien de l’ordre social – cet argent est utilisé pour nous surveiller. »

Le régime chinois a récemment annulé en secret une partie (78,4 millions de dollars) de la dette camerounaise de 5,5 milliards de dollars, craignant une réaction très négative à l’intérieur de la Chine. Beaucoup de Chinois assimilent ce type d’aide étrangère à un dicton : « Lancer de la viande au chien sans aucun retour. »

Aujourd’hui, malgré la censure draconienne du PCC, l’Internet est probablement le seul moyen permettant aux citoyens chinois d’exprimer leurs frustrations, en particulier après que les fonctionnaires corrompus et l’élite privilégiée ont commencé à profiter de l’OBOR pour organiser la fuite des capitaux du pays sous couvert des investissements étrangers.

Un docker passe devant un porte-conteneurs dans le port de Doraleh à Djibouti, le 5 mai 2015. (CARL DE SOUZA/AFP/Getty Images)

La diplomatie du piège de la dette et le néo-colonialisme

En tenant compte des frustrations des citoyens chinois et des pertes financières potentielles, on constate que l’OBOR se base uniquement sur des calculs politiques de Pékin.

La diplomatie du piège de la dette, avec des milliards de dollars en investissements d’infrastructure dans les pays d’Asie centrale, d’Europe, d’Asie du Sud, d’Asie du Sud-Est et d’Afrique, a permis à Pékin d’acheter une certaine « amitié » à travers le monde. Cela a également permis au PCC, au moins temporairement, d’acquérir une certaine importance et d’exercer une influence géopolitique.

Cependant, les « bénéficiaires » ne sont pas forcément contents lorsqu’ils font face aux dettes qu’ils ne peuvent pas rembourser et se sentent piégés.

Le projet de développement du port de Hambantota, au Sri Lanka, pourrait être un bon exemple de piège de la dette. Dans le cadre d’un bail de 99 ans, le Sri Lanka a dû céder ce port à la Chine en échange du remboursement de sa dette envers ce pays.

En Afrique, le Kenya est confronté à une situation similaire – des négociations sont en cours en vue de la cession de ses infrastructures stratégiques à la Chine afin de couvrir ses dettes contractées envers Pékin. Ces infrastructures peuvent inclure le port lucratif de Mombasa et la voie ferrée Standard Gauge Railway, pour n’en citer que quelques-unes.

Certains pays africains se sont plaints en privé du fait que l’OBOR confie souvent ses projets d’infrastructure à des entreprises chinoises. Ainsi, sans parler de son remboursement, l’argent emprunté en Chine retourne dans les poches des Chinois.

Parallèlement à l’inondation des marchés africains par les produits chinois, plus de la moitié de l’aide étrangère de Pékin est destinée au continent africain. Cela fait partie d’un « paquet » de mesures politiques bien conçu et destiné aux États membres des Nations Unies ayant le droit de vote afin d’obtenir leur soutien de la Chine dans les affaires internationales.

En 2016, la Chine a commencé à construire sa première base navale à l’étranger en République de Djibouti, ce qui donne aux militaires chinois un accès stratégique à l’océan Indien et à la mer Rouge. Malheureusement pour les États-Unis, la France, l’Italie et le Japon détiennent leurs propres bases à proximité.

Une photo de l’événement « China-Africa Friendship 2019 » (Amitié Chine-Afrique 2019) est devenue virale sur l’Internet chinois. Cette photo de l’événement qui a été organisé à Pékin le 9 janvier 2019 par des responsables chinois et qui a réuni des émissaires d’environ 60 pays pour célébrer le développement des projets d’OBOR en Afrique, semble dévoiler les vrais motifs du programme gigantesque du régime chinois.

Un immense écran derrière la scène affichait quatre mots anglais : Exploitation, Innovation, Efficacité et Transcendance. À noter que le mot chinois « Kaituo » aurait dû être traduit par « Exploration » au lieu d’« Exploitation » – une erreur de parapraxie, comme l’appellent les internautes chinois.

Les critiques accusent Pékin de s’engager dans le néo-colonialisme par le biais des projets d’OBOR en Afrique. Les efforts du régime chinois visant à établir « l’amitié indissoluble entre la Chine et l’Afrique » semblent aujourd’hui bien fragiles, alors que les dettes s’accumulent rapidement, un pays après l’autre.

Les sinologues astucieux comprennent que chaque politique ou initiative de la PCC a pour seul objectif le maintien de son pouvoir, quels que soient les coûts économiques et politiques.

L’OBOR en est un exemple classique. Le Parti totalitaire n’a pas besoin de demander l’approbation de ses citoyens pour dépenser de l’argent dans le monde entier, et le peuple chinois ne bénéficie pas de ces aventures étrangères. En même temps, l’OBOR a effectivement perturbé l’ordre international aux dépens de l’influence et des intérêts de l’Occident.

Pire encore, l’OBOR finira par nuire également à ses pays participants.

En traitant avec l’État-Parti chinois, il ne faut pas oublier les paroles prononcées par Mao Zedong, le fondateur du PCC : « Le travail politique est le sang de tout travail économique » et « Le communisme n’est pas l’amour ».

Les pays attirés par l’offre de prêts bon marché de Pékin devraient réfléchir à deux fois aux conséquences d’une association avec ce dragon rouge. L’histoire ne regardera pas d’un bon œil ceux qui se sont associés à un régime répressif, et encore moins ceux qui nourrissent cette bête maligne du PCC.

Comme l’a sagement conseillé Confucius, il y a des siècles : « Les prudents se trompent rarement. »

Peter Zhang concentre ses recherches sur l’économie politique en Chine et en Asie de l’Est. Il est diplômé de l’Université d’études internationales de Pékin, de Fletcher School of Law and Diplomacy et du programme Mason de Harvard Kennedy School.

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Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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