Fenêtre sur les mécanismes de censure du régime chinois au Canada

Par Epoch Times
18 août 2015
Mis à jour: 4 avril 2021

 

La récente mise à pied de la rédactrice en chef d’un journal en langue chinoise de Toronto semble indiquer que l’influence de Pékin sur les médias de langue chinoise au Canada est toujours aussi forte.

Helen Wang, qui a été congédiée de son poste au Chinese Canadian Post le 17 juillet, affirme avoir été licenciée à la suite des pressions du consulat chinois après avoir publié un article critiquant Michael Chan, le ministre ontarien qui inquiète le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) en raison de ses liens étroits avec Pékin. La publication nie cette allégation.

Mme Wang explique dans une déclaration que sa décision de faire valoir la liberté de presse et l’indépendance n’a pas été bien accueillie au journal. Elle affirme que ses efforts pour équilibrer la couverture favorable du journal envers Michael Chan avec un article le critiquant ont mené à son congédiement.

En 2010, le SCRS avait averti le gouvernement ontarien que M. Chan, actuellement ministre de la Citoyenneté, de l’Immigration et du Commerce international, avait des liens trop étroits avec le consulat chinois.

Le directeur du SCRS de l’époque, Richard Fadden, avait déclaré publiquement que deux ministres provinciaux – qu’il n’avait pas nommés – étaient sous l’influence d’un régime étranger. Une récente enquête du Globe and Mail a confirmé que l’un de ces ministres était M. Chan.

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Michael Chan a nié les allégations et a intenté une poursuite pour diffamation contre le Globe. Il a aussi affirmé n’avoir aucune responsabilité dans le congédiement d’Helen Wang.

L’épreuve de Mme Wang

Helen Wang, qui a travaillé pour différents médias de langue chinoise au cours des dix dernières années, a été embauchée comme rédactrice en chef par le Chinese Canadian Post en février 2015 et a occupé ce poste jusqu’à son congédiement.

Le Chinese Canadian Post était auparavant publié comme un encart de quatre pages avec l’édition torontoise du Quotidien du peuple, le journal officiel du Parti communiste chinois. À l’époque, la publication était dirigée par David Lim, le secrétaire exécutif du National Congress of Chinese Canadians (NCCC). M. Lim est également le représentant canadien du Quotidien du peuple et un cadre de la Confederation of Toronto Chinese Canadian Organizations (CTCCO). L’enregistrement fédéral du journal demeure sous son nom.

Selon Mme Wang, le journal est maintenant dirigé par Wei Chengyi, l’actuel président de la CTCCO, ce que ce dernier n’admet pas. Le Chinese Canadian Post, la CTCCO et la Min Business Association (également dirigée par Wei) mènent leurs activités du même bureau. Michel Juneau-Katsuya, ex-membre du SCRS, a déjà qualifié la CTCCO d’« agent d’influence » du régime chinois au Canada.

Helen Wang affirme que les reportages au sujet des inquiétudes du SCRS vis-à-vis Michael Chan ont généré beaucoup de discussions dans la communauté chinoise de la grande région de Toronto. Lorsque les informations ont été révélées, Mme Wang a invité Jonathan Fon, un chroniqueur local, à se pencher sur le sujet.

Dans son article, M. Fon a critiqué la réponse de M. Chan aux reportages du Globe and Mail, affirmant qu’il avait tort d’insinuer que les doutes à son égard constituaient une remise en question de la loyauté de tous les immigrants chinois, alors que les inquiétudes ne concernent que M. Chan.

Le lendemain de la publication de la chronique, Mme Wang a été contactée par son gestionnaire, Joe Zhang, qui lui a dit que « notre grand patron, M. Wei […] était furieux après avoir pris connaissance de l’article de M. Fon », rapporte-t-elle. Elle ajoute que M. Zhang lui avait aussi dit que M. Chan s’était plaint de l’article – une allégation niée par M. Chan.

Ce n’était pas la première fois que Mme Wang avait tenté d’équilibrer le contenu par rapport aux articles favorisant le régime chinois. Son gestionnaire lui avait demandé de publier des articles d’un membre du personnel du Quotidien du peuple, l’organe officiel du régime, ainsi que des éditoriaux rédigés par des individus pro-Pékin.

Dans un cas particulier, on lui a demandé de modifier le plan éditorial pour publier du contenu imposé afin que le président Wei de la CTCCO puisse montrer le journal à l’ambassadeur chinois. À chaque occasion, elle tentait d’équilibrer le contenu en ajoutant une voix différente.

 

« Beaucoup de gens, même s’ils habitent au Canada depuis longtemps, conservent la même mentalité communiste. Ce n’est pas bon pour le Canada, ce n’est pas bon pour ces gens et ce n’est pas bon pour la communauté chinoise. »   – Sheng Xue

Cette fois, cependant, il semble qu’elle soit allée trop loin.

Selon Mme Wang, son gestionnaire Joe Zhang a dit que le consulat chinois de Toronto a indiqué à Wei que le journal était « anti-Michael Chan » pour avoir publié un tel article.

Mme Wang affirme que M. Zhang lui a indiqué par la suite qu’il avait été réprimandé par M. Wei et qu’on lui avait demandé de mitiger les répercussions de l’article. On lui a aussi dit que tous les exemplaires de l’édition contenant l’article de Jonathan Fon allaient être retirés de la circulation.

« Il a ajouté que M. Wei avait aussi insisté que le principe de notre [journal] est d’abord d’être ami avec la Chine et ensuite de couvrir d’éloges tous les partis politiques et leurs politiciens au lieu de les critiquer », explique Mme Wang.

On a ordonné à Helen Wang de publier plus d’articles en faveur du ministre Chan, et elle a été forcée d’assister à une conférence de presse organisée par la CTCCO avec M. Wei et d’autres organisations appuyant Michael Chan pour demander des excuses au Globe and Mail. Mme Wang a écrit un reportage sur l’événement, mais son gestionnaire l’a remplacé par le communiqué de presse émis par la CTCCO.

Malgré la pression, Mme Wang raconte qu’elle n’a pas bougé sur ses principes de liberté de presse et d’indépendance et qu’elle a exprimé clairement cette position à son gestionnaire. Ce dernier, insatisfait, lui a répondu : « Aussi longtemps que tu travailles pour un patron, tu dois lui obéir. Tu ne peux t’exprimer à ta guise à moins que tu ne possèdes ton propre journal. »

Les choses sont allées de mal en pis après cet épisode. Ses déplacements à l’extérieur du bureau durant les heures de travail ont été restreints et tout son travail a été surveillé de près.

À une occasion, elle a été rabrouée par Joe Zhang lorsqu’il a appris qu’elle s’en allait interviewer Sheng Xue, une journaliste sino-canadienne primée et une militante des droits de la personne et de la démocratie. Sheng a confirmé à Epoch Times que Mme Wang lui a dit qu’elle allait devoir annuler l’entrevue en raison de son gestionnaire.

« Il s’est mis en furie et a crié lorsqu’il a su que j’allais interviewer Sheng Xue », explique Mme Wang.

Le jour de son congédiement, Mme Wang affirme que M. Zhang lui a remis sa lettre de renvoi alors qu’il était assis derrière le bureau du président de la CTCCO, M. Wei. Elle affirme que son ex-employeur a refusé de lui fournir son relevé d’emploi, lui compliquant la tâche pour avoir accès à l’assurance-emploi.

Après le congédiement d’Helen Wang, le journal a ajouté une chronique de Michael Chan, publiant ses articles dans chaque édition hebdomadaire.

Mme Wang songe actuellement à intenter une poursuite contre son ex-employeur.

De nombreux appels faits auprès du consulat chinois de Toronto pour obtenir un commentaire sont restés sans réponse. Epoch Times a également approché Michael Chan et Joe Zhang, mais ils n’ont pas répondu non plus. De nombreuses tentatives d’entrevue avec le président de la CTCCO, Wei Chengyi, ont également été infructueuses.

Le Chinese Canadian Post n’a pas répondu à notre demande d’entrevue. Dans une déclaration publiée dans sa dernière édition, l’hebdomadaire affirme que la raison du renvoi de Mme Wang n’a aucun rapport à sa publication de l’article de Jonathan Fon, mais bien en raison de sa « performance générale et des besoins en ressources humaines » du journal.

L’influence de Pékin

Sheng Xue, présidente de la Federation for a Democratic China et lauréate, entre autres, d’un prix de l’Association canadienne des journalistes pour son travail d’enquête, affirme que l’expérience d’Helen Wang est typique de la majorité des médias de langue chinoise au Canada.

« Bien que nous soyons au Canada ou en Australie ou en Europe, la plupart des médias chinois sont influencés par le régime communiste chinois. C’est une bien triste réalité. »

Sheng affirme que la plupart des Chinois qui immigrent ici conservent des liens étroits avec la Chine. Beaucoup ont des parents âgés en Chine qu’ils doivent visiter ou ils veulent être en mesure d’envoyer leurs enfants pour rendre visite. Beaucoup font aussi des affaires là-bas. Le régime a infiltré les communautés et les réseaux chinois au Canada, dit-elle, les propriétaires d’entreprises et autres craignent les représailles et l’exclusion de la communauté s’ils s’opposent au régime.

« Si vous ne suivez pas le régime, alors vous n’êtes pas avec eux », indique-t-elle, ajoutant que « pour les médias chinois, il est très difficile de demeurer neutre ».

Un homme lit un journal à Pékin (STR/AFP/Getty Images)
Un homme lit un journal à Pékin (STR/AFP/Getty Images)

Selon elle, il n’est pas facile de faire fonctionner un média ethnique à l’étranger en raison de la pression et il peut être très alléchant d’allouer de l’espace pour publier du contenu du régime lorsqu’il offre des sommes d’argent substantielles. Pour les journalistes également la tentation peut être irrésistible, alors qu’ils se font offrir des voyages toutes dépenses payées en Chine et des cadeaux dispendieux. L’autocensure est également chose courante. Tout cela dure depuis longtemps, selon Mme Sheng.

L’économiste et auteure chinoise He Qinglian a mentionné dans une étude de 2011 sur l’influence de Pékin sur les médias de langue chinoise à l’étranger que le régime a commencé à contrôler les médias dans les années 1990. « Depuis que le gouvernement chinois communiste a accumulé du pouvoir financier par la politique de réforme et de porte ouverte, il a commencé à financer ou à établir directement des médias de langue chinoise apparemment indépendants », a-t-elle écrit.

Selon Sheng Xue, cette influence joue un rôle important dans le contrôle des esprits des Chinois au Canada, particulièrement les plus âgés ou ceux qui ne parlent pas anglais et dont la seule source d’information est les médias de langue chinoise.

« Parfois, lorsque vous parlez avec les immigrants chinois, ils ne connaissent même pas les valeurs universelles du Canada – c’est vraiment triste », commente-t-elle. « Beaucoup de gens, même s’ils habitent au Canada depuis longtemps, conservent la même mentalité communiste. Ce n’est pas bon pour le Canada, ce n’est pas bon pour ces gens et ce n’est pas bon pour la communauté chinoise. »

Sheng s’offusque également des liens étroits entre Michael Chan et le régime chinois, affirmant qu’en tant que responsable canadien il devrait mieux se comporter.

Chan, qui poursuit le Globe and Mail pour 4,5 millions de dollars, a déclaré qu’il ferait don de l’argent obtenu à la fondation d’un hôpital et à PEN Canada, une organisation qui soutient les écrivains de par le monde qui sont persécutés pour leur travail.

Sheng, elle-même membre de PEN Canada, trouve cette promesse ridicule.

« Le Globe and Mail a publié l’article pour défendre la liberté d’expression », dit-elle, ajoutant que cela n’a aucun sens pour PEN Canada d’accepter l’argent. Elle estime qu’il est peu probable que Chan gagne sa cause.

« En étant aussi proche du régime chinois, Michael Chan n’aide pas la communauté chinoise à intégrer la société canadienne. »

Anna Yang à Toronto a contribué à cet article.

Version originale : Firing of Toronto Editor Shows Inner Workings of Chinese Media in Canada

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