Grande rafle anti-terroriste au Bangladesh

13 juin 2016
Mis à jour: 15 juin 2016

Samedi 11 juin, la police bangladaise a arrêté plus de 3 000 personnes lors d’une opération nationale très politique, qui fait suite à une série d’assassinats d’intellectuels et de responsables religieux par des extrémistes musulmans. « Nous avons arrêté 3 155 personnes pendant les dernières 24h », a confirmé à l’AFP Shahidur Rahman, inspecteur général adjoint de la police bangladaise. « Les militants incluent 27 membres du Jamayetul Mujahidin Bangladesh », a-t-il ajouté, faisant référence à l’un des principaux groupes interdits dans le pays et que le gouvernement accuse d’avoir organisé les attaques.

« Cela nous prendra du temps, mais avec l’aide de Dieu, nous pourrons les avoir tous sous contrôle », a annoncé la Premier ministre Sheikh Hasina lors d’un meeting de son parti, la ligue Awami, rapporté par la chaîne Al Jazeera. « Où se cacheront ces criminels ? Chaque assassin sera identifié, comme nous l’avons fait lors des désordres de 2015 », a-t-elle ajouté, en référence aux manifestations violentes organisées l’année dernière par des partis d’opposition.

Les opposants politiques de la ligue Awami ont cependant immédiatement accusé le gouvernement d’utiliser l’opération de police pour éliminer les opposants politiques à Mme Hasina : « Des centaines de militants de l’opposition ont été arrêtés lors des opérations de police », s’est indigné devant l’AFP Fakhrul Islam Alamgir, secrétaire général du parti nationaliste bangladais (BNP). « Sous le prétexte d’une répression contre des militants islamistes, de nombreux citoyens innocents ont été arrêtés ».

Des assassinats à la machette « pour Allah »

Depuis plusieurs mois, des dizaines de croyants non-musulmans – bouddhistes, chrétiens, hindous – ainsi que des intellectuels laïcs ont été assassinés pour s’être exprimés sur Internet ou simplement pour n’avoir pas été musulmans. Sur les dix derniers jours seulement, un homme employé dans un monastère hindou, un vieux prêtre hindou, un commerçant chrétien et l’épouse d’un officier de l’anti-terrorisme ont été sauvagement tués : mardi 7 juin, le corps lacéré de coups de machette d’un prêtre hindou de 70 ans a été découvert dans un champ de riz. Il a, d’après la police qui cite des témoins, été attaqué par trois jeunes hommes à moto. Le lendemain dans la ville portuaire de Chittagong, la femme d’un responsable policier très actif dans la lutte anti-terroriste a été poignardée et achevée d’une balle dans la tête alors qu’elle accompagnait son fils à l’école. À Natore, un commerçant chrétien a également été assassiné.

Daech et Al Qaida sur le sous-continent indien (AQIS) ont revendiqué la plupart des attaques des deux dernières années ; le gouvernement bangladais nie cependant toute « présence organisée » des deux groupes terroristes sur son sol.

… dans un contexte politique tendu

La ligue Awami, parti de la Premier ministre Sheikh Hasina, a balayé les revendications comme non-pertinentes et choisi d’accuser publiquement l’opposition du parti nationaliste bangladais (BNP) et des cellules terroristes locales comme le Ansarullah Bangla (ABT) et Jamaat-ul-Mujahideen Bangladesh (JMB).

Dans un rapport intitulé « La descente du Bangladesh vers l’autoritarisme », le spécialiste du renseignement Stratfor explique le refus de la ligue Awami de reconnaître la présence de Daech sur le territoire comme purement électorale : « Sheikh Hasina a vigoureusement nié la présence de l’État islamique, très probablement parce qu’elle veut maintenir les investissements étrangers – en particulier dans l’industrie du textile, qui est la seconde au monde après la Chine, et représente 80% des revenus nationaux à l’export ».

La ligue Awami est un parti laïc qui a fait du développement économique sa priorité et travaille à maintenir de bonnes relations avec l’Inde. Le BNP est par contre très ancré dans l’Islam et allié au parti islamiste Bangladesh Jamaat-e-Islami (BJI.) Le dirigeant de ce dernier, Mohammad Qamaruzzaman, a été pendu en avril 2015 pour crime contre l’humanité pendant la guerre d’indépendance en 1971, ce que l’opposition a qualifié d’élimination politique.

Les assassinats religieux – plus d’une trentaine sur les derniers 12 mois – sous-tendent donc une crise politique profonde dans le huitième pays le plus peuplé au monde, entre une ligne séculaire actuellement au pouvoir et une opposition islamiste radicalisée : en démembrant l’opposition islamiste et en contrôlant tout le Parlement avec des élus de zones urbaines, Mme Hasina a laissé les zones rurales du Bangladesh sans voix. La Premier ministre semble faire le pari que le maintien d’une croissance annuelle de 6% du PIB national finira par calmer tous les mécontentements et assurer sa réélection en 2018.

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