La guerre d’influence mondiale de la Chine : l’étude réalisée par le ministère français des Armées

Par Anders Corr
6 octobre 2021
Mis à jour: 6 octobre 2021

Les opérations d’influence mondiale de Pékin, y compris l’ingérence dans les élections, ont été révélées par une nouvelle étude militaire française qui ne touche cependant pas aux cibles les plus importantes.

Une nouvelle étude sur les opérations d’influence mondiale de la Chine, réalisée par le ministère français des Armées, démontre que Pékin opère un virage machiavélique en cherchant à inspirer la peur dans le monde au lieu du respect. Selon les auteurs, à travers ses opérations d’influence, le Parti communiste chinois (PCC) utilise consciemment des tactiques qu’il a mises au point en s’inspirant de l’Union soviétique.

L’étude est d’une grande qualité, mais reste focalisée sur des formes d’influence mineures. Et c’est avec d’infinies précautions qu’elle traite des cibles les plus importantes – les élites politiques et économiques actuelles de Washington, Londres, Bruxelles, Berlin, Tokyo, New Delhi et, vous l’aurez deviné, Paris.

Dans l’étude la plus complète du genre, les auteurs établissent avec audace une classification des opérations d’influence du PCC, notamment la propagande, la « guerre du droit », l’espionnage et les tactiques d’influence structurelles. Ils abordent certains des sujets les plus controversés de la politique chinoise, notamment l’ingérence de Pékin dans les élections à l’étranger, la mainmise sur les élites étrangères grâce à la pression commerciale, la persécution du Falun Gong. Mention est faite également des manœuvres du PCC qui visent à contrôler les récits sur le trafic d’organes à travers le monde, de sa pratique des prélèvements forcés d’organes sur des prisonniers de conscience chinois. Mais l’étude ne tient pas compte de la plus importante opération d’influence de Pékin : le détournement des élites étrangères par le biais de la corruption.

Le rapport de 641 pages intitulé « Les opérations d’influence chinoises : un moment machiavélien », a été rédigé par les docteurs Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer du prestigieux Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), en France. L’IRSEM dont M. Vilmer est le directeur depuis 2016, a publié le rapport le 20 septembre. Plus de 50 chercheurs y ont contribué, et son élaboration a duré deux ans.

L’ensemble du rapport est divisé en trois parties : Concepts ; Acteurs ; Actions. Les concepts comprennent la propagande, l’espionnage, la « guerre du droit » et l’influence structurelle. Les acteurs sont le Parti, l’État, l’armée, l’industrie. Les actions sont « séduire et subjuguer », dans un premier temps, « infiltrer et contraindre », dans un second temps.

Le dirigeant chinois Xi Jinping serre la main du vice-président américain de l’époque, Joe Biden, à l’intérieur du Grand Hall du peuple à Pékin, en Chine, le 4 décembre 2013. (Lintao Zhang/Getty Images)

Ces deux dernières actions retiennent le plus l’attention. Contraindre peut être défini de multiples façons, comme asservir, forcer, imposer, faire pression, etc. Le chapitre est organisé en fonction des cibles et des moyens, notamment la diaspora chinoise, les médias, la diplomatie, l’économie, la politique, l’éducation, les groupes de réflexion, la culture et l’Internet.

Le rapport comprend également des études de cas sur Taïwan, Hong Kong, Singapour, la Suède, le Canada et l’opération « Infection 2.0 » pendant la pandémie de Covid-19, dans laquelle le PCC promeut la désinformation en affirmant que le virus est originaire des États-Unis.

Cependant, l’ensemble du thème de l’influence économique ne mérite que 8 pages sous sa propre rubrique, enfouie dans les profondeurs de l’étude. La corruption à hauteur de 1,3 million de dollars du président de l’Assemblée générale des Nations unies, John Ashe, qui est ensuite décédé dans des circonstances suspectes, ne mérite qu’une seule phrase dans l’étude. Hunter Biden est introuvable.

En revanche, la découverte de l’identité de Larry Romanoff, un immigrant canadien presque inconnu qui s’est installé à Shanghai et que le PCC a apparemment engagé comme propagandiste de pacotille, occupe 7 pages et est fièrement présentée dans l’introduction comme une contribution originale. On peut dire que l’armée française ne voit que l’arbre qui cache la forêt.

Cela dit, les recherches originales des auteurs dépassent les travaux d’analyse antérieurs sur certains points importants, notamment le groupe 311 de l’armée chinoise chargé de la guerre psychologique et de la répression, les opérations d’influence de la Ligue de la jeunesse communiste chinoise et les milieux de groupes de réflexion et d’éditeurs influencés par le PCC en France. Les auteurs ont utilisé de nombreuses sources en langue chinoise pour leurs recherches originales.

Le rapport fait l’objet d’une certaine presse, en particulier en France, qui, espérons-le, renversera et réveillera un public français dangereusement endormi. À ma connaissance, il a fait l’objet d’une couverture médiatique purement positive, notamment par CNBC, The Canadian, RFI, FranceInfo, Le Parisien et même Libération, l’emblématique journal de gauche. Le Straits Times de Singapour et l’ANI d’Asie du Sud ont également applaudi cette nouvelle étude. Epoch Times a déjà publié quatre articles sur le rapport, dont un en langue chinoise, qui lui sont tous favorables.

Plusieurs experts de la Chine, avec lesquels j’ai communiqué, ont fait valoir que l’étude est à la fois provocatrice et précise. « Le caractère soviétique de l’approche chinoise est intéressant », a écrit David Cowhig dans un communiqué en ligne. « Je pensais que cette approche était en partie soviétique, compte tenu de la longue association entre le KMT, le Parti communiste et le Parti communiste chinois avec l’URSS depuis l’époque de Mikhail Borodin dans les années 1920, mais cela rend les choses plus claires », a-t-il affirmé. « Peut-être que l’effondrement de l’URSS a permis de voir plus nettement certaines choses chez le frère aîné soviétique qui méritaient d’être imitées et [donc] de se rabibocher avec les Russes ? »

David Cowhig est un ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères des États-Unis qui a une longue expérience en ce qui concerne la Chine et la Russie.

Sam Cooper, un expert canadien des opérations d’influence de la Chine, a réagi positivement à l’étude de cas du rapport sur le Canada. « Les conclusions de cette vaste étude française concernant l’ingérence du Front uni dans la démocratie canadienne sont exactes, et très opportunes. Mes propres recherches ont révélé que ceux qui ressemblent à des acteurs étatiques de haut niveau dans les groupes WeChat et Front uni de Vancouver ont intensifié l’ingérence effrontée dans les élections municipales de 2018 en Colombie-Britannique [British Columbia], et dans les récentes élections fédérales. Certains des principaux acteurs ont célébré le basculement d’une circonscription de Richmond au dépend du Parti conservateur et du député sortant Kenny Chiu. »

Le Straits Times a couvert positivement l’étude de cas du rapport sur Singapour qui identifie les nuances du discours de Pékin ou le racisme se mélange au réalisme – par exemple, Singapour est « chinois » et fait partie de la « Grande Chine », envers laquelle les Singapouriens devraient être loyaux.

Le rapport arrive à point nommé pour Singapour, qui envisage d’adopter une législation proposée par le gouvernement contre l’ingérence étrangère, notamment l’ingérence qui s’ancre par le biais de la propagande et des mandataires locaux.

Pékin s’est jusqu’à présent abstenu de tout commentaire, bien que son ambassade en France ait critiqué le rapport le 22 septembre le qualifiant d’« opération de stigmatisation ».

L’étude française est importante dans la mesure où elle témoigne d’une préoccupation internationale croissante concernant l’influence peu libérale de la Chine. Le PCC laisse généralement entendre qu’un programme antichinois à Washington est à l’origine de cette tendance. En fait, comme le démontre le rapport, la préoccupation concernant les opérations d’influence autoritaire et internationale de la Chine est de plus en plus urgente.

Les auteurs n’ont donc aucune excuse pour ne pas avoir essayé d’établir une vue d’ensemble de la mainmise sur les élites dans leur étude, et de ne pas y avoir consacré une partie entière, car ils décrivent les idées et principes de base du détournement des élites dans leurs exemples et études de cas, y compris l’influence imposée aux chefs d’État et aux ministres en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Australie, en Estonie, à Taïwan et aux Nations Unies. Ils abordent également l’influence du PCC sur les PDG à l’intérieur et à l’extérieur de la Chine, notamment par la réglementation de l’accès au marché et par l’insertion de cellules du Parti dans les entreprises.

Le détournement des élites est un résultat particulier de l’influence économique chinoise sur l’ensemble du monde et elle comprend les chefs d’États. C’est incontestablement une arme radicale et bien plus puissante que les tentatives maladroites que Pékin opère par divers moyens pour séduire les Chinois d’outre-mer, comme la propagande, la publicité payante à travers les grands médias, la manipulation des réseaux sociaux, etc., autant de manœuvres aussi ridicules que faciles à exposer.

Les auteurs eux-mêmes admettent que ce type de propagande grossière va à l’encontre des objectifs de Pékin. Mais l’attention sélective qu’ils portent aux éléments contre-productifs des opérations d’influence de Pékin, plutôt qu’à la captation des élites et à l’influence économique, transforme malheureusement le texte en un bourdonnement soporifique. Si les opérations d’influence de la Chine sont vraiment contre-productives, au public d’en bailler, piquer du nez et d’aller se recoucher.

L’une des affirmations les plus controversées des auteurs est que Pékin est engagé dans une « ingérence » électorale mondiale, plutôt que dans une simple « influence ». Dans les milieux universitaires, on fait grand cas de la différence entre une influence et une ingérence dans des élections. On part du principe que l’influence ouverte n’est pas aussi néfaste pour la démocratie que l’ingérence secrète.

Aux auteurs, donc, d’établir un continuum allant de l’influence « bénigne », sous la forme de la diplomatie publique, à l’influence maligne de l’ingérence clandestine. Mais dans le cas des élections, un vote est un vote, quelle que soit la manière dont Pékin l’obtient, et lorsqu’il utilise les impôts de citoyens chinois qui n’ont pas leur mot à dire sur la manière dont leurs cotisations sont dépensées, et qu’il investit cet argent à l’étranger pour biaiser des élections, le résultat n’est jamais inoffensif.

Cela dit, l’étude française tend à juste titre à utiliser le terme plus fort d’ingérence. Le fait d’influencer les électeurs est, après tout, une « ingérence ». La diplomatie publique d’un pouvoir totalitaire, comme le PCC, ne devrait néanmoins jamais être décrite comme bénigne et mise au même niveau que la diplomatie d’une démocratie comme la France, l’Allemagne ou les États-Unis.

Le président français Emmanuel Macron (C) lève son pouce à côté de la chancelière allemande Angela Merkel ( à droite) et du dirigeant chinois Xi Jinping (à gauche) après leur rencontre au palais de l’Élysée à Paris, le 26 mars 2019. (Ludovic Marin/AFP via Getty Images)

Les auteurs affirment également, de manière controversée, que l’ingérence électorale du PCC cible particulièrement les populations d’origine chinoise dans les pays démocratiques. Étant donné les préoccupations légitimes croissantes concernant le racisme anti-asiatique et l’utilisation de ces préoccupations par le PCC à ses propres fins totalitaires, les auteurs prévoient raisonnablement que les apologistes de Pékin accuseront opportunément leur analyse de racisme. Ils précisent d’ailleurs, à juste titre, au tout début du rapport qu’ils ne sont pas contre la Chine ou le peuple chinois.

Il est toujours utile de répéter que les Chinois visés par l’ingérence du PCC sont les victimes du PCC. Ceux qui soulignent cette victimisation se retrouvent, eux même, par le biais de la propagande, sur la liste des victimes du PCC.

Dans leur analyse de l’ingérence électorale de Pékin à l’échelle mondiale, les auteurs abordent la question en Australie, au Cambodge, à Hong Kong, en Indonésie, en Malaisie, à Taïwan, au Canada et aux États-Unis, entre autres pays. Leur argument selon lequel l’ingérence électorale est plus évidente dans les circonscriptions « les plus ‘sinicisées' » est un point de vue particulièrement français, bien qu’on le retrouve également en Australie et au Canada.

Paul Charon a fait valoir dans un courriel que « la diaspora chinoise en France est la plus importante d’Europe, légèrement plus importante qu’au Royaume-Uni, mais toujours derrière celles des États-Unis et du Canada. Une autre raison de la faiblesse relative des opérations [d’influence clandestine] en France est que le pays a longtemps été perçu par les Chinois comme une cible molle, c’est-à-dire facile à briser ».

Le PCC déploie ses ressources en fonction d’autres paramètres également, et n’essaie pas seulement d’influencer la diaspora chinoise dans une tentative d’ingérence électorale, explique-t-il, notant que le déploiement des ressources du PCC parmi la diaspora chinoise « n’est pas toujours fait dans le but d’instrumentaliser la diaspora, mais principalement pour se protéger contre ce que le parti appelle ‘l’infiltration culturelle’, en d’autres termes, l’importation d’idées libérales en Chine ».

M. Vilmer fourni une réponse rapide à ma critique sur le manque d’un traitement global du détournement des élites à travers le monde, suggérant notamment que ces questions sont relativement évidentes, et ont été traitées de manière satisfaisante ailleurs. Mais je n’ai pas vu le rapprochement entre les intérêts personnels du président Emmanuel Macron, et de son entourage, financiers ou politiques, et leur parfaite incompétence en terme de politique chinoise.

Les auteurs du rapport affirment qu’à l’inverse, la résistance de la France à la contrainte de la Chine est devenue si efficace ces derniers temps, que Pékin a dû recourir à des formes d’influence plus sournoises.

« En France et jusqu’à récemment, le levier économique était suffisant », écrit M. Vilmer dans un courriel. « Voyez l’exemple (…) du président Sarkozy en 2008-9 : ménageant en premier lieu sa participation à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques [en souhaitant instaurer] une reprise du dialogue [entre] Pékin et les Tibétains (et annonçant qu’il rencontrera le Dalaï Lama) et y renonçant finalement une fois que le PCC a déployé son arsenal de menaces politiques et économiques. » Pendant longtemps, la France a été considérée comme une cible molle : appliquer une pression économique suffisait à nous faire céder, il n’y avait donc littéralement pas besoin d’opérations d’influence plus complexes/clandestines. Depuis 2019-2020, c’est en train de changer. C’est ce que nous appelons « le réveil français » dans la conclusion. (…) La prise de conscience française est de plus en plus forte (comme le montre ce rapport lui-même). »

Espérons que lorsque la France se réveillera, si elle se réveille après cette étude anodine, elle fera l’effort de se joindre à des alliés vraiment concentrés, comme, la Grande-Bretagne, l’Australie ou certains Américains, décidés à vaincre définitivement le PCC.


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Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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