La curieuse histoire du champignon-chenille, « viagra » traditionnel tibétain devenu produit de luxe très prisé

21 août 2015
Mis à jour: 15 août 2016

Les champignons comptent sûrement parmi les créatures les plus mystérieuses de notre planète. Un des plus étranges exemples qu’il nous est donné d’observer provient du Tibet; il s’agit du yartsa gunbu (ou « herbe printanière – lombric hivernal »).

En Occident, nous l’appelons généralement cordyceps, un nom générique couvrant une large gamme de champignon.

Le cordyceps est un parasite qui infecte les insectes. Un yartsa gunbu provient en fait d’un cadavre de larves de mites. Plutôt que de filer un cocon, la larve subit une transformation en creusant le sol et en s’enterrant complètement. Elle est parfois infectée par un cordyceps, caché dans le sol. Après que le champignon a dévoré les entrailles de l’insecte, une masse de champignons se forme et émerge de l’exosquelette. D’où son surnom, « champignon-chenille ».

Il est étrange de penser qu’un parasite se développant de façon aussi bizarre puisse avoir un quelconque bienfait sur le corps humain. Et pourtant, depuis des siècles, les Tibétains et médecins chinois ont considéré le yartsa gunbu comme une médication très précieuse. Il est fréquemment utilisé pour améliorer, entre autres, la respiration, le métabolisme, les fonctions sexuelles et la clarté mentale.

Le champignon-chenille est ce que les herboristes appellent communément un adaptogène (terme désignant une plante augmentant la capacité de notre corps à s’adapter aux différents stress, quelles que soient leurs origines). Et pour ceux qui sont familiers à ce type d’effets, ce champignon est l’un des meilleurs adaptogènes connus de l’homme. En terme de médecine chinoise, le champignon-chenille renforce l’essence et le « qi » du corps, nourrissant la source même de la vie.

Le premier écrit connu sur le champignon-chenille nous vient d’un médecin lama tibétain, qui vivait aux alentours de 1400. Il qualifiait le champignon de « médicament merveilleux » à bien des égards, mais en faisait surtout la description en tant que tonique sexuel. Plus tard, des médecins chinois ont commencé à en vanter les vertus.

Le Tibet a développé un commerce rentable avec la Chine pendant des siècles jusqu’aux dernières décennies qui ont vu monter en flèche le prix du champignon. Un demi-kilo coûtait moins de deux dollars dans les années 1970, puis jusqu’à 100 dollars en 1990. Aujourd’hui, un kilo de champignons-chenilles de très bonne qualité peut être vendu pour 40.000 dollars ou plus. Le revenu total de son commerce rapporte 1 milliard de dollars par an.

Fermier tibétains labourant un champ à l’aide de yachs. (wikimédia)

L’histoire de l’ascension fulgurante du yartsa gunbu est due à plusieurs raisons. À l’aube du nouveau millénaire, lorsque le viagra faisait ses débuts en Occident, les promesses d’un médicament miracle comme le champignon-chenille s’est rappelé au souvenir des riches Orientaux. Le fameux remède était très prisé depuis des siècles ; dans les années 1990, il était devenu un symbole conférant un certain statut à l’élite chinoise. Sa réputation d’agir comme un tonique sexuel traditionnel expliquait en grande partie son attrait et la flambée des prix en a fait un médicament exclusif. De beaux spécimens étaient souvent donnés comme cadeaux permettant de flatter et de gagner la faveur des hommes puissants.

De médecine antique, le champignon est alors devenu un produit de luxe, ce qui a radicalement métamorphosé l’économie tibétaine. Dans les prairies rurales du plateau tibétain où le champignon-chenille se trouve, les gens dont les seuls revenus provenaient de yaourt, de beurre et de laine de yak ont soudain accédé à la richesse. Avec l’essor des champignons, les Tibétains ruraux ont maintenant accès – pour le meilleur ou pour le pire – à des maisons modernes, à des télévision à écran plat, à des iPhones et même à des prêts. Aujourd’hui, on estime que 40 % du revenu de la trésorerie rurale de la région autonome du Tibet est dû à la récolte de yartsa gunbu.

Appel à la protection pour une récolte durable

Cette nouvelle source de profit a été utilisée pour construire écoles et infrastructures modernes au sein du Tibet rural. Et à la réparation de nombreux temples en ruine depuis la soi-disant « libération pacifique » orchestrée par l’armée communiste chinoise dans les années 1950. Mais cette ruée vers l’or fongique a aussi son côté sombre. Les conflits sur les terrains de récoltes ont conduit à plusieurs meurtres et l’exploitation massive soulève des préoccupations de durabilité des sols.

 

Cultivation du champignon chenille dans la province de Qinghai, en Chine, China. (China Photos/Getty Images)
Cultivation du champignon chenille dans la province de Qinghai, en Chine, China. (China Photos/Getty Images)

L’écologiste et spécialiste des champignons Daniel Winkler a fait pression pour une récolte plus durable de yartsa gunbu depuis près de 15 ans. Mais son plan, qui consistait à conduire sur le terrain des tests sur les techniques de récolte pour éviter une cueillette excessive et pour tenter de préserver l’avenir du champignon, a bien du mal à convaincre. En 2009, son projet de recherche a été rejeté et les universités chinoises n’ont pas montré d’intérêt à le relayer.

Le scientifique a participé à plusieurs conférences en Chine pour discuter de son plan de développement durable. Mais le gouvernement chinois est déjà parti sur une autre stratégie : cultiver les champignons-chenilles, propager artificiellement la bactérie. Une idée, qui si elle se réalisait, pourrait non seulement exercer une pression supplémentaire sur les écosystèmes naturels, mais aussi dévasterait à coup sûr l’économie tibétaine.

« Ils ne respectent pas du tout tous ces gens qui actuellement, gagnent leur vie avec la récolte du champignon chenille », regrette Daniel Winkler. « Leur idée de ce qui est durable n’a rien à voir avec les personnes déjà impliquées. Tout tourne autour de comment le cultiver, comment engranger des bénéfices sous le couvert de la durabilité ».

Militaris Cordyceps. (wikimedia)

Au lieu de cela, les autorités envisagent le développement du militaris cordyceps, un champignon-chenille proche du champignon tibétain, possédant des propriétés médicinales anticancéreuses. Dans les années 1990, un demi-kilo était vendu 80 dollars. Une fois que les scientifiques ont appris à le cultiver avec succès, cependant, les prix ont fortement chuté à environ trois dollars le kilo, pour devenir à ce jour le tarif en vigueur.

Une imitation du cordyceps ?

Dans la médecine traditionnelle tibétaine et chinoise, le champignon-chenille est l’ultime recours pour traiter certains problèmes apparaissant dans les  poumons et les reins, comme l’asthme, l’emphysème, l’insuffisance rénale, les maux de dos, la fertilité et la fatigue. Comme le ginseng, le champignon-chenille a longtemps été un mets favori chez les personnes âgées en raison de sa capacité à augmenter l’énergie et l’endurance.

Malgré les affirmations que le champignon-chenille provient de la médecine chinoise, les Tibétains l’utilisaient déjà depuis longtemps. Les anciens Chinois étaient familiers avec un champignon cordyceps développé dans les cigales, mais il est prouvé qu’ils ignoraient l’existence du champignon-chenille (dong chong xia cao) jusqu’à la fin du XVIIe siècle.

Alors que les Chinois ont une tradition riche dans le domaine de la phytothérapie, ils ont aussi la réputation d’avoir recours à certains remèdes plutôt douteux (si on pense à la corne de rhinocéros, l’os de tigre, la vésicule biliaire d’ours, et le pénis de yack).

De façon générale, les champignons-chenilles se vendent à très haut prix. Les spécimens grandis en laboratoires ou provenant de cultures sont généralement plus abordables. (bedo/istock)
De façon générale, les champignons-chenilles se vendent à très haut prix. Les spécimens grandis en laboratoires ou provenant de cultures sont généralement plus abordables. (bedo/istock)

Le champignon-chenille est cependant différent. Bien qu’il soit encore un remède « bizarre », ces 20 dernières années, la prouesse de ses vertus médicinales s’est répandue en Occident.

Cependant, au lieu d’étudier le champignon-chenille lui-même, les chercheurs occidentaux ont concentré leur attention sur une souche spécifique du champignon.

Presque tous les cordyceps utilisés dans les compléments américains sont fabriqués dans un laboratoire, suivant l’exemple de la pénicilline ou de la levure de bière – les chenilles n’y sont pas nécessaires. Le mycélium – partie végétative d’un champignon – y est cultivé sur des grains, généralement de seigle et vendu sous forme de poudre pour environ 100 ou 120 dollars le kilo. Mais, d’après Daniel Winkler, ce procédé ne pourra jamais produire un champignon tel qu’observé à l’état sauvage.

Les fabricants affirment que leur invention de laboratoire est jusqu’à cinq fois plus puissante que le champignon-chenille. Une affaire, si on pense que son prix sur le marché est cent fois moins élevé. Une comparaison toujours inexacte, selon Daniel Winkler.

« Ce sont des commerçants, ce ne sont pas de vrais chercheurs. Oui, ils soutiennent la recherche, et ils progressent dans leur domaine et font la promotion de la pharmacie fongique. Laquelle a un grand avenir devant elle, je n’en doute pas. Mais ces déclarations sont un argument de vente », soutient le spécialiste. « Ce qui existe sur le marché, en Occident, n’est qu’un aspect du produit naturel. Il ne contient pas l’ensemble des ingrédients actifs contenus dans le produit sauvage ».

Personne n’a consenti à la dépense et aux efforts nécessaires pour tester les effets médicinaux du champignon-chenille à l’état sauvage. Cependant, les études en laboratoire sur les cordyceps ont suscité l’espoir. Le champignon a démontré ses capacités en terme de modulation immunitaire, anti-virale, anti-cancer, anti-oxydation et une réduction de l’activité du cholestérol. Il a également été démontré qu’il améliorait la digestion et la détoxification.

Utilisation traditionnelle et compromis modernes
Traditionnellement, le champignon-chenille est utilisé plus comme un aliment que comme un médicament, et peut souvent se voir ajouté à la soupe au porc ou au poulet. Une vieille recette suggère de placer le champignon dans l’estomac d’un canard et de rôtir le volatile en entier.

Les usages traditionnels du champignon-chenille sont nombreux. Dans son livre de 1995, Champignons médicinaux, l’herboriste et acupuncteur Christopher Hobbs recommande 3 à 9 grammes de cordyceps pour soigner la faiblesse et la débilité mentale. Le praticien s’est intéressé à une vieille recette chinoise pour le traitement de l’anémie et l’impuissance qui recommande  de 25 à 50 grammes par jour.

L’utilisation de ces doses sont aujourd’hui chères, même pour les substituts fabriqués en laboratoire. Compte tenu du coût actuel des champignons-chenilles authentiques, même une dose d’un gramme par jour peut coûter une petite fortune.

Cependant, ceux qui ont connu les effets bénéfiques du champignon seront heureux de faire l’investissement.

« Je connais des Chinois dont les amis sont prêts à passer la moitié de leurs revenus dans ce champignon. Ils pensent tout simplement « Je me fais vieux, je ne tiens plus sur mes jambes, ce remède va me redonner vie. Voilà pourquoi les gens sont prêts à payer d’incroyables montants », relève Winkler.

 

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