« La diplomatie n’est pas un dîner de gala », les mémoires de Claude Martin, ambassadeur de France

Une vie au service de la diplomatie française
Par Mathieu Sirvins
19 novembre 2020
Mis à jour: 24 novembre 2020

La Diplomatie n’est pas un dîner de gala retrace les mémoires de Claude Martin, ambassadeur de France. Quarante ans au service du Quai d’Orsay, de la France et de sa diplomatie. Quarante ans entre Paris, Pékin, Bruxelles et Berlin.

Ce récit passionnant d’un homme passionné est un véritable trésor ; pas seulement pour celui qui veut comprendre les ressorts discrets qui animent les relations diplomatiques entre deux pays, mais aussi et surtout pour celui qui souhaite mieux appréhender la Chine, sa culture, son histoire passée et son réveil récent.

Car amoureux de la Chine, Claude Martin l’est sans aucun doute et il sait nous le faire partager: témoin silencieux du meilleur comme du pire de l’Empire du Milieu.

(Éditions de l’Aube)

Tout commence par la reconnaissance de la Chine communiste par le Général de Gaulle en 1964. Alors que l’ambassade de France ouvre à Pékin, on découvre « que plus personne, ou presque, ne parle chinois au Quai d’Orsay ». Claude Martin est le premier, et alors le seul, élève de l’ENA faisant son service militaire et parlant le chinois. Il est envoyé en Chine auprès de l’ambassadeur.

Pour Claude Martin, « la France n’envoyait pas ses diplomates à Pékin pour y fréquenter des Suédois ou des Mexicains. » Encore moins pour connaître la Chine au travers d’analyses américaines et anglaises, remontées par valises diplomatiques de Hong Kong comme ce fût le cas dans les premiers temps de l’ambassade française. Drôle d’ironie alors que De Gaulle justifiait son choix de reconnaissance comme volonté d’indépendance vis-à-vis des Anglo-saxons…

Au contraire, Claude Martin pense son métier comme une rencontre, un dialogue entre peuples, et n’est pas du genre à rester enfermé dans son ambassade, mais plutôt à faire vingt heures de train sur un siège en bois pour découvrir par lui-même une province éloignée où il sera le premier Français à mettre les pieds depuis des décennies.

Ce premier contact avec l’empire du Milieu marquera le début d’une grande et longue aventure : premier Français à remettre les pieds au Tibet – il rencontre Wei Jinsheng, futur célèbre dissident au pied du mur de la démocratie lors du printemps de Pékin. Après le massacre des étudiants de la place Tian An Men le 4 juin 1989, Claude Martin permettra la fuite des leaders, encore en vie et réfugiés à Hong Kong, vers la France : alors que la Grande Bretagne voulait s’en débarrasser, les États-Unis, le Japon et l’Australie leur refusaient l’asile, mais lui n’hésitera pas une seconde, sans même demander l’avis de ses supérieurs.

Pourtant, il maintient que sa fonction de diplomate exige qu’il soit là pour connaître, comprendre, dialoguer mais jamais pour soutenir ou influencer. S’il accepte d’aider les leaders de Tian An Men, c’est parce que là se trouve l’honneur et le devoir de la France d’être un refuge dans de telles conditions.

Claude Martin participera également à l’accueil en France des réfugiés cambodgiens fuyant le régime de Polpot, les boat people, et sera le moteur de la conférence de Paris pour l’avenir du Cambodge.

Côté politique, ses fonctions en Chine l’amèneront à croiser la route de Deng Xiaoping, Jiang Zemin, Hu Jintao et Xi Jinping, bien avant que ce dernier ne devienne leader du parti communiste chinois. Découvrir ses analyses, ses questionnements et ses hypothèses pour comprendre les évolutions politiques obscures d’un pays fermé est passionnant.

Si, en bon diplomate, Claude Martin sait rester neutre dans ses déclarations et ses jugements, il n’est pas pour autant dupe. Il sait parfaitement, au grès des rencontres, nous faire sentir la souffrance du peuple chinois sous la brutalité du régime communiste. Aussi bien que les manipulations du régime pour profiter de la naïveté des occidentaux.

La « révolution culturelle »

Illustrant parfaitement l’atmosphère qui peut régner sous une dictature communiste, l’apparition de la révolution culturelle se fait par étape successive – comme une ombre sinistre et silencieuse qui se propage dans le pays, sans qu’on puisse connaître dans un premier temps son objectif, ses intentions, sa volonté, renforçant ainsi la frayeur grandissante qu’elle répand  et qui explosera dans une folie destructrice :

« Les rayons des librairies étaient désormais totalement vides. Et le climat, dans la capitale devenait oppressant. Les personnes que je croyais connaître, et auxquelles j’avais l’habitude de dire quelques mots dans la rue aux hasards des rencontres, se contentaient maintenant d’un signe ou feignaient même de ne pas me voir. »

« Le ‘mouvement’ qui s’annonçait, commençant à s’organiser dans les profondeurs, était beaucoup plus puissant que tout ce qu’on avait imaginé jusqu’ici. Mais en même temps il semblait n’avoir pas de tête. »

« Mao était sorti de l’ombre et avait mis en scène son retour de façon spectaculaire. Il avait, le 17 juillet, traversé le Yangzi à la nage. (…) Puis Mao était monté à Pékin. (…) Un attroupement s’était formé, Mao avait été ovationné. Il avait lancé à la foule: ‘Il faut mener la révolution jusqu’au bout !’ »

« Le 18 août, un million de gardes rouges se rassemblèrent sur la place Tian’anmen. (…) La foule avait réagi avec ferveur. Les photos montraient des visages couverts de larmes. »

Quelques millions de morts plus tard, ce sera sur le Mur de la démocratie (une instrumentalisation de Deng Xiaoping pour s’offrir une aura d’ouverture et de ‘modéré’ avant sa visite aux États-Unis) que viendront s’afficher les témoignages et demandes de réparations devant l’horreur de cette révolution culturelle.

« Le Mur de la démocratie était devenu le Mur des lamentations, un grand panneau de toutes les doléances où s’étalaient les crimes, les abus, les misères que la dictature et le chaos des récentes années avaient favorisés. Les dénonciations de mauvais cadres aux activités crapuleuses pullulaient. Les responsables locaux avaient, pendant des décennies, violé des paysannes, assassiné des villageois pour s’approprier leurs biens, leurs femmes, leurs enfants. »

« Le cas le plus scandaleux était celui d’une jeune femme du nom de Zhang Zhixin, victime de l’acharnement sadique d’un haut responsable de Mandchourie. L’homme l’avait violentée et torturée (il lui avait notamment, pour pouvoir mieux abuser d’elle, coupé les cordes vocales), avant de l’achever dans des conditions atroces. Toute une hiérarchie avait couvert le forfait, dont on réclamait la mise en jugement, et le châtiment. Le récit horrifiait les passants. Mais l’affiche fut, comme bien d’autres, finalement recouverte. Un avis imprimé fut apposé à la place : IL EST INTERDIT DE COLLER DES AFFICHES. LES AUTEURS DE DÉNONCIATIONS CALOMNIEUSES SERONT POURSUIVIS. L’expérience du Mur de la démocratie était terminée. »

Le bal des hypocrites 

Au fil de ses missions, aussi bien à Pékin, Paris ou Berlin (il restera neuf ans comme ambassadeur en Allemagne), Claude Martin sera amené à rencontrer de nombreuses personnalités. Parmi les politiques français croisés sur sa route, ses descriptions, anecdotes et autres témoignages sont suffisamment évocateurs pour se passer de jugements personnels. Ses descriptions froides et distanciées n’en sont au contraire que plus mordantes.

Entre jalousie, rancune, orgueil démesuré et ambitieux, l’attitude de nos politiques qu’ils soient députés, ministres ou présidents, est souvent insupportable et ne fait pas honneur à la fierté nationale.

Les journalistes, eux aussi, ne sont pas en reste. Mis à part quelques exceptions comme Francis Deron et Jean Leclerc du Sablon avec lesquels il partagera plusieurs expéditions aventureuses, Claude Martin ne se privent pas de saluer « ces idéologues » qui n’ont rien vu de la Chine, y sont restés moins d’une semaine, pour rentrer à Paris faire le panégyrique du maoïsme.

La palme d’or de l’indécence revient certainement à Jean Daniel, du Nouvel Observateur. Alors qu’il s’ennuie lors de son séjour à Pékin, il demande à Claude Martin d’organiser une rencontre avec des intellectuels. Au dîner organisé par l’ambassadeur, des grands noms de la littérature et du cinéma chinois, mais dont la plupart ont été victimes de mauvais traitement ou de tortures durant la révolution culturelle.

Comme Xia Yan, « le grand dramaturge et cinéaste de Shanghai, que Jiang Qing avait fait torturer (il avait eu les jambes brisées) pour le punir d’avoir mal apprécié, naguère, à Shanghai, ses talents d’actrice »… Jiang Qing, la femme de Mao, avait en effet la rancune tenace ; trente ans après les faits, elle a envoyé des gardes rouges s’occuper de Xia Yan…

C’était l’époque du procès de la bande des Quatre, les responsables désignés de la révolution culturelle. Le régime communiste cherchait un moyen de tourner la page de cette folie sans décrédibiliser la mémoire de Mao.

Et notre cher journaliste français, incapable de comprendre les drames et les enjeux que ces artistes vont pourtant essayer de lui décrire, passera sa soirée à défendre leur bourreau… « Pourquoi êtes-vous si sévères avec Jiang Qing ? objecta Jean Daniel. (…) À l’étranger, chez nous en tout cas, son rôle dans la révolution culturelle n’a pas été totalement négatif. Certains y ont même vu un progrès. Jusque-là, il n’y avait pas eu beaucoup de femmes aux commandes dans les grandes révolutions du monde »…

Sur la question des droits de l’Homme, Claude Martin n’hésite pas à mettre en lumière l’opportunisme de certains gouvernements occidentaux, notamment la France, et particulièrement dans la période précédent les Jeux olympiques de Pékin en 2008 avec ses menaces de boycott.

Pour Claude Martin, cette position est pleine d’hypocrisie : « Si l’on voulait boycotter la Chine, la boycotter vraiment, il fallait alors aller jusqu’au bout. Suspendre le commerce, l’investissement massif, toutes ces opérations par lesquelles les capitalistes du monde entier exploitaient sans aucun état d’âme la main-d’œuvre chinoise et faisaient sur sa sueur d’extraordinaires profits. Mais de cela, il n’était évidemment pas question. Le stock des investissements occidentaux en Chine était déjà de près de soixante milliards de dollars. »

A la croisée des chemins

Avec le réveil économique de la Chine et son formidable essor sur la scène internationale, le regard de Claude Martin se fait par moment plus mélancolique.

En même temps que l’économie explose, la corruption, la pollution et la prostitution suivent la même trajectoire. Plus possible de courir dans Pékin tant l’air n’y est plus respirable. Plus possible de marcher dans certains quartiers, sans être alpagué par des vendeurs de contrefaçon et de moments de plaisirs… le nouveau culte de l’argent emporte tout avec lui.

« Il n’y avait pas un dirigeant dont la famille n’ait cédé à la tentation de faire des affaires, d’utiliser son influence, ses relations, pour prendre sa part du pactole. Épouses et enfants membres du Bureau politique, neveux et nièces de généraux, cousins de gouverneurs provinciaux, tout le monde avait désormais ‘la main dans le sac de riz’. Le départ de Zhu Rongji avait libéré les derniers scrupules. Le parti et le gouvernement tout entier étaient emportés dans une nouvelle et immense vague de corruption que rien ne semblait pouvoir endiguer. »

La Chine millénaire qu’il avait découverte trente ans plus tôt, avant les ravages de la révolution culturelle, s’efface un peu plus sous ses yeux et sous sa plume… Deux mondes s’affrontent, l’un en devenir, l’autre en perdition – témoignage précieux d’un point de bascule dans l’histoire.

« Que de ravage en trois ans ! À l’exception du « rectangle sacré » du palais Impérial, plus rien, ou presque, ne subsistait du Pékin que j’avais aimé. Les ruelles tortueuses, les « cours carrés », les petits jardins, les passage en forme de lune,  les murs coiffés de tuiles vernissées derrière lesquels se cachaient les discrètes résidences des lettrés, les demeures des princes et des concubines, tout avait maintenant disparu, ou presque. Quelques hautes portes laquées se dressaient encore, marquées au pinceau du caractère chai: ‘À détruire’. Les bulldozers étaient au coin de la rue. »

Là où le temps met parfois des siècles à effacer les traces d’une civilisation perdue, il aura fallu cinquante ans à la dynaste rouge pour recouvrir de sable l’histoire chinoise. C’est ce qui rend ce témoignage si touchant et nécessaire.

« Tout devenait, à l’approche du soir, étrangement lumineux et paisible. Au-delà des palais, Pékin était une ville plate, aux maisons basses, aux toitures grises et uniformes au milieu desquelles tranchaient, ici ou là, quelques touches de couleur, vertes ou dorées, qui signalaient l’ancienne résidence d’un prince, d’une concubine ou d’un eunuque. (…) Je redescendis par le même sentier. Dans la dernière courbe, un peu en retrait, un vieil if tordu dressait sa masse sombre. Une pancarte de bois était clouée sur son tronc, que j’eus quelque peine à déchiffrer dans la pénombre : à LA BRANCHE MAITRESSE DE CET ARBRE, LE 16 AOUT 1644, L’EMPEREUR CHONGZHEN, DERNIER MONARQUE DES MING, S’EST PENDU, VAINCU PAR LA COLÈRE DU PEUPLE. »

La Diplomatie n’est pas un dîner de gala, Claude Martin, Éditions de l’Aube

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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