Le kidnapping « express », une entreprise lucrative pour les criminels

4 août 2015
Mis à jour: 29 octobre 2015

Au jour le jour, des gens partout en Amérique latine sont victimes d’enlèvements « express ». Ils sont pris en otage pour une ou quelques heures, le temps que les ravisseurs utilisent leurs cartes de crédit ou demandent une rançon à la famille.

Alors qu’il y a différents types d’enlèvement – dont le mariage par enlèvement, l’enlèvement d’un enfant dans le cadre d’un litige concernant la garde, ou l’enlèvement à caractère politique – dans la plupart des cas, l’extorsion est le motif principal. De manière générale, les ravisseurs veulent soutirer de l’argent.

L’enlèvement de gens aisés, ou bien en vue, pour l’obtention de rançons substantielles est depuis longtemps un problème dans plusieurs pays d’Amérique latine. Cependant, au cours des dernières décennies, les criminels ont découvert que l’enlèvement express est quand même très profitable et beaucoup moins risqué.

Le Brésil, la Colombie, le Mexique et le Venezuela sont les pays les plus touchés par ce fléau qui affecte autant les habitants que les étrangers.

Le Brésil

Dans les années 1990, avant l’émergence de l’enlèvement express, il y a eu de nombreux cas d’enlèvements de longue durée à Rio de Janeiro. Exaspérés par la situation, des citoyens – particulièrement dans le milieu des affaires, qui était le plus visé – ont fait pression sur les autorités pour qu’elles règlent le problème.

En conséquence, des politiques gouvernementales ont été établies, des lois plus sévères ont été adoptées et les forces de sécurité ont fait leur travail. Suivant l’exemple de Rio, d’autres États ont adopté des politiques similaires pour lutter contre le crime. Plusieurs réseaux de ravisseurs ont été démantelés et l’industrie des enlèvements était quasiment en déroute.

Vers la fin des années 1990, il y a eu une réduction marquée du nombre d’enlèvements, ou du moins d’enlèvements traditionnels où les gens sont gardés en otage pendant plusieurs jours et où les familles doivent recueillir une large somme pour payer la rançon.

Avec l’amélioration des méthodes policières, s’en prendre à des cibles de haut niveau est devenu beaucoup plus risqué. Les ravisseurs étaient souvent rapidement arrêtés et sévèrement punis.

Les criminels se sont donc adaptés. Ces derniers ont évité de former de grands groupes pour ne pas être détectés et ont commencé à chercher des cibles plus faciles, comme les gens de la classe moyenne, les propriétaires de petites entreprises et n’importe qui ayant des liquidités.

Dans la plus grande ville du Brésil, Sao Paulo, un cas démontre à quel point les enlèvements express par des individus ou des petits groupes criminels sont devenus fréquents. Un couple de ravisseurs a été arrêté et la police a publié leur photo dans le quartier où ils ont été capturés. Le jour suivant, 11 autres victimes se sont présentées au poste de police pour témoigner de leurs propres expériences aux mains des ravisseurs.

Il s’est avéré qu’ils étaient reliés à au moins 30 cas sur une période de deux ans. La tactique la plus souvent utilisée était celle-ci : un des ravisseurs menaçait la victime à bout portant dans un véhicule alors que le complice utilisait la carte de crédit de la victime pour retirer de l’argent dans un guichet ou faire des achats.

Parfois, l’enlèvement express survient pour d’autres raisons. Un jour, mon père quittait notre garage à Niteroi, en banlieue de Rio, avec sa voiture lorsque deux hommes armés l’ont arrêté et sont montés à l’arrière. Ils lui ont ordonné de se rendre dans un lieu désert à Rio et sont partis avec la voiture. En route, il a tenté de discuter avec eux. L’un des ravisseurs lui a dit : « Nous t’aimons bien, nous n’allons pas te tuer. Nous avons besoin de ta voiture pour un job, tu vas la retrouver. » Le véhicule a été retrouvé par la police le lendemain. À en juger par leur comportement « professionnel » et leurs propos, le job était peut-être un assassinat ou une transaction de narcotiques.

Ma sœur a vécu une expérience semblable. La différence est que nous avons trouvé sa voiture à la une d’un journal quelques jours plus tard. Nous avons reconnu sa voiture seulement grace à la plaque d’immatriculation, puisqu’elle avait été incendiée avec deux personnes à l’intérieur.

Le Venezuela

Le mois dernier, le média argentin Infobae titrait L’enlèvement express augmente au Venezuela : les criminels demandent des rançons en dollars.

Les autorités locales ont indiqué que les criminels peuvent enlever et libérer plusieurs personnes durant une seule nuit et peuvent demander jusqu’à 50 000 $ de rançon. Un négociateur privé a mentionné que depuis la dévaluation importante de la devise locale, le bolivar, les demandes de rançon sont faites en devises étrangères. Les familles des victimes sont forcées de rassembler leurs économies en dollars américains ou en euros et les ravisseurs acceptent de négocier en bolivars seulement si la rançon dépasse 10 000 dollars américains.

L’avocat en droit criminel Mario Marmol Garcia a affirmé à l’AFP que les enlèvements ont augmenté de plus de 300 % depuis 2009. « Avant les criminels dupliquaient les cartes de crédit et attaquaient les camions blindés, mais ces opérations ne sont plus profitables et sont trop risquées. Plusieurs groupes criminels préfèrent donc les enlèvements », a-t-il ajouté.

Le président vénézuélien, Nicolas Maduro, s’efforce de maintenir les politiques populistes de l’ex-dirigeant Hugo Chavez, mais la déroute économique du Venezuela qui a débuté sous Chavez ne fait que s’aggraver. La pénurie générale de produits, les longues files pour acheter de la nourriture et le niveau élevé de chômage sont accompagnés d’un nombre croissant d’homicides, d’enlèvements et de braquages.

Une des mesures économiques adoptées par le gouvernement Maduro est de fixer le taux de change entre le dollar US et le bolivar. Afin d’éviter de perdre de l’argent en raison de la dévaluation rapide du bolivar, les gens ont commencé à chercher des moyens pour acquérir des devises étrangères. Puisque la majorité des personnes ont un accès nul ou limité au marché des changes, un marché noir est apparu et les gens ont commencé à engranger des dollars US et des euros. Ce phénomène a favorisé l’expansion de l’enlèvement express au Venezuela.

(Pablo Spencer/AFP/Getty Images)
Un homme blessé est évacué par hélicoptère après avoir été secouru avec neuf autres otages par les forces de sécurité mexicaines le 8 février 2015 dans l’État de Guerrero, Mexique. (Pablo Spencer/AFP/Getty Images)

La Colombie

La guérilla marxiste des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), aujourd’hui plus narcotrafiquante que révolutionnaire, a joué un rôle déterminant pour faire de la Colombie un centre important pour les enlèvements.

À travers l’Amérique latine, plusieurs groupes criminels suivent les traces des FARC en adoptant leurs tactiques, ainsi la guérilla a largement contribué à populariser les enlèvements à travers la région.

Certains cas d’enlèvements ont eu des répercussions internationales, avec des otages détenus pendant plusieurs années.

Cette approche a fait beaucoup de tort à l’image du groupe sur la scène internationale. Avec l’augmentation des revenus de la drogue – atteignant de 2,4 à 3,5 milliards de dollars en 2014 selon le ministre colombien de la Défense –, les FARC ont réduit leurs activités d’enlèvement. Elles évitent ainsi la mauvaise publicité et les confrontations avec les forces de sécurité.

Malgré le déclin graduel de l’enlèvement traditionnel, l’enlèvement express a augmenté en Colombie ces dernières années.

Il est difficile de recueillir des données précises sur l’enlèvement express en Colombie, puisque de nombreux cas sont considérés comme des braquages et plusieurs ne sont pas rapportés en raison du manque de confiance envers les autorités ou par peur de représailles des criminels. Néanmoins, le général Humberto Guatibonza, commandant de l’unité anti-enlèvement de la police (GAULA), affirme que les guérillas et les criminels de droit commun se tournent de plus en plus vers l’enlèvement express, selon El Colombiano.

Selon les enlèvements documentés en 2013 et 2014 par le ministère de la Défense colombien, il y a une tendance claire de courtes périodes de captivité et de rançons relativement peu élevées.

Le Mexique

« Les enlèvements pour l’obtention d’une rançon constituent une activité criminelle établie au Mexique », indique un rapport du Bureau de la sécurité diplomatique américain.

Ces enlèvements sont habituellement associés au crime organisé, particulièrement aux cartels, et peuvent être utilisés pour la vengeance, le chantage ou pour augmenter les revenus de la drogue. Les crimes importants reliés à la drogue ou autre, dont les enlèvements, ont augmenté considérablement après la crise économique de 1994 qui a frappé le pays.

Dans la guerre contre la drogue, certains chefs de cartels ont été tués ou emprisonnés, et avec la montée des groupes d’autodéfense, de grands groupes criminels ont été affaiblis ou démobilisés.

Entre-temps, de plus petits groupes criminels – mais pas moins violents – ont fait boule de neige.

L’enlèvement express est apparu comme une option intéressante pour les ex-membres de gangs ou de cartels. L’attrait, et aussi le danger de cette forme de crime, c’est qu’elle est facilement accessible aux petits criminels car elle ne nécessite pas beaucoup d’expérience ou de préparation.

Ainsi, l’évolution de l’enlèvement classique vers l’enlèvement express est aussi apparue au Mexique. Selon un rapport de l’ONG hollandaise IKV, « le Mexique est le leader mondial incontesté de l’enlèvement express ».

Les médias sociaux et les mouvements populaires, combinés aux efforts des forces de l’ordre, ont aidé à faire diminuer l’enlèvement express au Mexique, bien que de nombreux cas ne soient pas rapportés.

« La pratique habituelle de la victime est de ne pas signaler aux autorités policières, puisque, selon la croyance populaire, la police serait incapable de résoudre la situation et pourrait même être impliquée », indique le rapport du Bureau de la sécurité diplomatique.

Le rapport souligne également que les étrangers courent de grands risques : « Bien qu’il n’y ait pas d’indication que les citoyens américains soient spécifiquement ciblés, ils sont fréquemment victimes. »

Impact

La vaste majorité des enlèvements express cible la population locale, mais même avec le petit nombre de victimes d’origine étrangère, « les touristes en Amérique latine, comme ailleurs dans le monde, doivent faire attention à leur sécurité et utiliser leur bon sens », affirme Byron Shirto, président de la Latin American Travel Association.

« De grands accomplissements en matière de sécurité publique ont été réalisés et positivement documentés ces dernières années, particulièrement dans les grandes villes », ajoute-t-il.

Les associations pour le renforcement de l’application de la loi suggèrent diverses mesures préventives pour éviter d’être enlevé : éviter d’attirer l’attention en ne portant pas de montre ou de vêtements dispendieux ; en ne transportant pas de cartes de crédit ; en changeant ses trajets et routines régulièrement ; en demeurant alerte en tout temps, surtout lors des arrêts à un feu de circulation la nuit; en évitant les endroits déserts, etc.

Bien entendu, les gens ne veulent pas non plus vivre dans la paranoïa. Pour ceux qui habitent l’Amérique latine, suivre ces recommandations affecterait la qualité de vie. Personne ne veut vivre dans l’ombre pendant que les criminels règnent dans les rues.

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