Les Misérables, une rencontre avec la France des banlieues

Par Michal Bleibtreu Neeman
26 novembre 2019 Mis à jour: 28 novembre 2019

Plus de 20 ans après La Haine de Mathieu Kassovits, Les Misérables, premier long métrage de Ladj Ly est un nouveau coup de poing sur le clivage entre l’État et les quartiers sensibles.

Le film qui a emporté le Grand prix du jury au festival de Canne raconte le quotidien de la cité des Bosquets à Montfermeil.

Stéphane (Damien Bonnard), tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93.

Il va faire la rencontre de ses nouveaux coéquipiers, Chris (Alexis Manenti) et Gwada (Djebril Didier Zonga), deux Bacqueux d’expérience. Il découvre rapidement la cité des Bosquets, sa misère, ses enfants livrés à eux-mêmes, les tensions entre les dif­férents groupes du quartier. Alors que l’équipe se trouve débordée lors d’une interpellation, l’un d’eux tire une balle de flash-ball sur un enfant menotté qui tente de s’échapper alors qu’un drone filme la scène.

Une bavure de la sorte a déjà été filmée par Ladj Ly il y a dix ans, dans la vie réelle dans ce même quartier, son quartier, en 2008.

C’est alors que le futur réalisateur découvre la force de l’image et décide d’en faire usage pour dénoncer les conditions de vie des banlieues.

Nouveau dans le quartier, Stéphane, porte un regard neuf sur les gens. Là où ses coéquipiers voient des délinquants, anciens ou potentiels, Stéphane voit avant tous des personnes. Il voit des mères de famille, des enfants qui jouent, des personnages bigarrés. C’est à travers ses yeux que le spectateur va découvrir le quartier.

Le réalisateur propose un point de vue nouveau sans cliché, un regard neutre comme ce drone qui plane au dessus de la cité, captant les tours, le marché des trafiquants, les filles qui s’habillent ou dansent dans leur chambre et finalement l’incident violent entre les policiers et les jeunes du quartier.

C’est le jeune garçon Buzz qui lance le drone, Buzz ne joue pas avec les autres enfants, il reste toujours en état d’observation, derrière l’œil de la caméra ou l’œilleton de la porte, il ne prend pas position – un clin d’œil à Spike Lee et à ses films.

Les Misérables de Ladj Ly, Le Pacte

C’est son enregistrement qui va permettre au film de basculer d’une balade colorée au cœur du quartier en film d’action au seuil d’une révolte. La caméra devient alors une arme.

Caméra à l’épaule, au plus près des personnages et des situations, un sentiment d’urgence se dégage.

Dans ce film difficile à regarder, le spectateur ne trouvera pas des bons et des méchants. Chacun des personnages a ses raisons, chacun a une famille au sein de laquelle il souhaite revenir le soir pour y vivre tranquillement. Les policiers comme les habitant du quartier qu’ils poursuivent viennent d’une même France : leurs salaires sont basiques, ils habitent souvent des HLM, parfois ils sont issus de la même banlieue. Gwada habite avec sa mère dans un HLM du quartier, Chris habite un petit pavillon pas très loin. De retour à la maison, les tensions de la journée continuent pour les plus heureux qui ont une famille, et la solitude attend les autres.

Si les misérables ont changé de visages, la misère est toujours la même, tel est le message du film. D’ailleurs dans le roman hugolien les Thénardier habitent réellement à Montfermeil et il y a aujourd’hui une rue qui se nomme rue de la fontaine Jean Valjean.

Les Misérables de Ladj Ly dénonce un système, une politique dont tout le monde est victime, aussi bien les habitants que les policiers.

Le film invite le spectateur à rencontrer cette France qui se revendique aussi française et patriote que celle existant en dehors de la banlieue.

Le film s’ouvre avec l’image très puissante de la victoire de l’équipe de France en 1998. Les enfants de la cité sont aux Champs-Elysées à célébrer cette victoire avec les drapeaux tricolores en chantant la Marseillaise.

«Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs», a écrit Victor Hugo dans Les Misérables.

Le film se veut un cri d’alarme contre les conditions dans lesquelles vivent les enfants des quartiers. Les Misérables de Ladj Ly est un appel aux politiques pour une plus grande protection de cette enfance fragile, pour une éducation qui permettra à ces enfants de sortir de la misère, matérielle et morale.

 

 

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