L’histoire des caractères chinois – aucun héritage n’est plus significatif que le langage humain

Par Peter Zhang
23 juillet 2019 Mis à jour: 25 juillet 2019

De tous les héritages et legs culturels qui ont évolué dans le monde, aucun n’est plus significatif que le langage humain. De toutes les langues existantes, aucune n’est égale, en termes de longévité, à la langue chinoise ou, plus précisément, aux caractères chinois, qui sont des logogrammes.

L’utilisation de l’image comme élément constitutif de la langue chinoise est unique à presque toutes les langues écrites utilisées aujourd’hui. Quant aux autres systèmes d’écriture anciens utilisant des écritures picturales, comme l’écriture hiéroglyphique égyptienne et le cunéiforme de Mésopotamie, ils ont disparu de notre monde il y a environ deux mille ans.

L’origine de la langue chinoise

Dans la Chine antique, les gens faisaient autrefois des nœuds dans les cordes pour coder et enregistrer l’information. Cette forme d’écriture primitive est également connue sous le nom de « quipu » ou nœuds parlants, qui étaient largement utilisés par certaines cultures anciennes en Amérique du Sud andine et par certains Hawaïens autochtones.

Les linguistes affirment que le quipu servait d’outil de comptabilité, d’aide-mémoire ainsi que de moyen pour enregistrer des événements importants.

Selon les archéologues, la première forme connue d’écriture chinoise est appelée «jiaguwen » (甲骨文), ou l’écriture en os d’oracle. Jiaguwen remonte à l’âge de bronze chinois. Les personnages picturaux ont été inscrits sur des écailles de tortue et des os d’animaux, et les chercheurs croient qu’ils ont été utilisés à des fins de divination par le feu ou pyromancie.

Ce n’est qu’en 1899 que Wang Yirong, un fonctionnaire impérial de la dynastie Qing, a découvert le jiaguwen par accident. Il a été raconté que M. Wang  atteint de paludisme et  a été surpris de trouver dans la médecine chinoise à base de plantes un ingrédient appelé « os de dragon » contenant quelques scripts logographiques particuliers. Étant lui-même un expert en épigraphie, M. Wang a décidé d’acheter tous les « os de dragon » dans la boutique chinoise de plantes médicinales qu’il utilisait, ainsi que dans d’autres officines. Après une étude plus poussée, M. Wang a identifié ces symboles picturaux comme une sorte d’écriture oracle utilisée dès la dynastie Shang (1766-1046 av. J.-C.). Au cours de sa vie, M. Wang a été en mesure de recueillir plus de 1 500 morceaux d’os d’oracle. Ces scripts picturaux furent plus tard appelés jiaguwen.

Aujourd’hui, plus de 150 000 pièces d’ossements d’oracle ont été trouvées et rassemblées par des musées et des collectionneurs privés dans le monde entier. Sur les quelque 5 000 écritures en os d’oracle, les linguistes et les archéologues sont capables de déchiffrer entre 1 500 et 2 000 de ces caractères picturaux.

De nos jours, les linguistes s’accordent à dire que le système d’écriture chinois officiel a vu le jour à l’époque de l’Empereur jaune (vers 2700 av. J.-C.). La légende raconte qu’un jour l’Empereur Jaune demanda à Changjie, son historien impérial dont on disait qu’il avait deux pupilles dans chaque œil, d’inventer un système d’écriture pour remplacer la méthode inefficace de faire des nœuds dans les cordes pour enregistrer les informations.

En observant les empreintes d’oiseaux et d’animaux ainsi que son environnement, Changjie s’en est inspiré pour créer des écritures picturales qui ont évolué au fil des dynasties pour devenir les caractères chinois actuels. Par exemple, Changjie a créé le caractère logographique « 人 » pour représenter l’humain en observant l’ombre d’une personne sous le soleil. Il a également créé le caractère « 爪 » pour la patte d’un animal par l’image de l’empreinte d’un animal sur le sol.

Selon la littérature historique de la dynastie occidentale des Han (206 av. J.-C.- 25), comme le Huainanzi (淮南子), un ensemble de vingt-et-un chapitres traitant de sujets divers, et le Chunqiu Yuanmingbao ( 春秋元命苞), Annales des Printemps et Automnes, lorsque Chanjie a développé son système d’écriture logographique, les fantômes souterrains pleuraient la nuit pendant que le ciel pleuvait du mil au cours de la journée.

Ces deux chroniqueurs éclairés de la Chine antique ont enregistré ces événements surnaturels de manière factuelle. Le divin et l’humain se côtoyaient quotidiennement. Ici, ceux qui étaient hostiles à l’humanité pleuraient le don que Changjie leur avait fait, tandis que les cieux se réjouissaient, arrosant l’humanité d’abondance.

Étant la première langue officielle chinoise et approuvée par l’Empereur jaune, les caractères picturaux créés par Changjie se répandirent rapidement dans tout le pays et devinrent le standard de l’écriture pour tous les Chinois à cette époque.

L’écriture logographique chinoise ancienne est constituée de symboles dérivés de la nature. Par exemple, le caractère « 木 » ressemble à du bois ou à un arbre, et le caractère « 林 » représente une forêt, avec deux arbres combinés ensemble. Au fil des siècles, le style d’écriture des caractères chinois a évolué de jiaguwen (甲骨文) à « jinzi » (金字) ou caractères métalliques gravés ou coulés sur bronze, puis à « dazhuan » (大篆) dans la dynastie occidentale de la dynastie Zhou (1045-711 av. J.-C.), et à « lishu » (隸書) dans la Période Orientale de la dynastie Zhou (770 – 256 av J.-C.) et à « kaishu » (楷書) dans les dynasties Sud-Nord (220-589). De nos jours, le lishu et le kaishu sont encore largement utilisés aussi bien dans l’imprimé que dans la calligraphie.

Influences étrangères

Les caractères et le vocabulaire chinois ont été grandement influencés et enrichis par les cultures étrangères grâce à une interaction croissante avec les pays voisins et le reste du monde, en particulier dans les temps modernes.

L’une des contributions significatives à la langue chinoise est venue du bouddhisme en 67 ap J. –C. Selon certains documents historiques, l’empereur Ming de la dynastie Han rêvait un jour d’un dieu doré volant autour de son palais impérial. Le lendemain, il demanda conseil à ses ministres.

Un de ses ministres a expliqué que ce dieu dans le rêve devait être le Bouddha de l’Occident, et c’était un signe de grandes bénédictions. De plus, le ministre a suggéré que l’Empereur envoie des émissaires en Asie centrale pour récupérer les écritures bouddhiques.

L’empereur Ming adopta cet avis et envoya une délégation de 12 membres à l’Ouest. Les émissaires ont ensuite rencontré, en Inde centrale, deux moines bouddhistes indiens nommés Kasyapa Matanga et Dharmaratna et les ont ramenés, avec deux chevaux blancs portant les écritures bouddhiques, à Luo Yang, la capitale chinoise à cette époque.

L’empereur Ming fut ravi et construisit le célèbre Temple du Cheval Blanc, berceau officiel du bouddhisme en Chine, où les deux moines indiens traduisirent en langue chinoise le célèbre Sutra de quarante-deux chapitres parmi d’autres écritures bouddhistes. Malgré le fait que les historiens ont trouvé des documents qui ont enregistré des contacts bouddhistes antérieurs en Chine, il est bien établi que le bouddhisme a été officiellement introduit en Chine par l’Empereur Ming de la dynastie Han.

Selon des recherches scientifiques, quelque 30 000 mots ou phrases du vocabulaire bouddhiste ainsi que de nouveaux caractères ont été ajoutés à la langue chinoise pendant quelque 800 ans entre la dynastie Han et la dynastie Tang. Le vocabulaire d’usage courant tel que « 現在 » (maintenant), « 未來 » (futur), « 世界 » (monde), « 因果 » (cause-effet), « 悲觀 » (pessimisme) sont tous issus du bouddhisme. L’élargissement du lexique de cette façon a non seulement aidé à constituer le réservoir de caractères chinois, mais a également enrichi la compréhension du monde par les Chinois d’un point de vue métaphysique ou spirituel nouveau.

S’il est vrai que la culture et la langue japonaises provenaient principalement de Chine sous la dynastie Tang (618-907 ap. J.-C.), le vocabulaire chinois contemporain a, à son tourn été énormément influencé par la langue japonaise.

Après la guerre de l’opium, un nombre croissant de publications japonaises ont été traduites en chinois. Au début du XXe siècle, de nombreux Chinois étaient partis étudier au Japon industrialisé et la langue chinoise avait commencé à absorber un grand nombre de mots japonais, tels que « 經濟 » (économie), « 社會主義 » (socialisme), « 資本 » (capitale), « 政治 » (politique), « 電話 » (téléphone), « 派出所 » (poste de police), « 哲學» (philosophie), « 雜誌 » (magazine), « 幹部 » (bureaucrate), « 藝術 » (art), « 自由 » (liberté), et ainsi de suite.

Selon Zhao Bing, professeur à l’Université Fudan de Shanghai, 70 % de la terminologie utilisée aujourd’hui dans les sciences sociales et humaines chinoises est en fait empruntée à la langue japonaise.

L’influence culturelle occidentale, en particulier depuis la dynastie Qing, est également devenue visible dans la langue chinoise. Des mots comme « 咖啡 » (café), « 邏輯 » (logique), « 維他命 » (vitamines), « 高爾夫 » (golf) et bien d’autres sont maintenant utilisés dans la vie quotidienne.

Ainsi, la langue chinoise est une langue vivante et s’est considérablement développée depuis l’Antiquité. Un dictionnaire chinois publié en 1994 avait rassemblé 85 568 caractères chinois.

La perturbation communiste

Tout au long de l’histoire, les caractères chinois n’ont pas toujours évolué en douceur. Depuis les années 1950, le Parti communiste chinois a lancé un effort massif pour déconnecter la société de la culture traditionnelle chinoise afin de permettre à l’idéologie communiste importée de prendre racine en Chine.

Pour éliminer l’influence culturelle traditionnelle, le régime communiste a mené une série de campagnes politiques, telles que les « Quatre vieux » (vieilles coutumes, vieille culture, vieilles habitudes, vieilles idées), la « Révolution culturelle » et la persécution du Falun Gong, une pratique méditative dans la tradition bouddhiste.

Un coup mortel à la langue chinoise a été porté en 1956 lorsque le parti communiste a ordonné à son Comité de réforme linguistique de la Chine de publier une longue liste de plus de deux mille caractères chinois « simplifiés » pour remplacer les caractères chinois traditionnels existants, défiant l’héritage linguistique et ce, malgré la résistance du public ainsi que du monde universitaire.

En appliquant de nombreux radicaux simplifiés ou en supprimant la partie significative d’un caractère traditionnel, les nouveaux caractères chinois ont perdu le sens et la forme d’art originaux, devenant souvent des scripts insensés ou irrationnels. Par exemple, le caractère traditionnel de l’amour est « 愛 », mais en supprimant « 心 » (cœur) au milieu, le caractère « 爱 » (amour) simplifié devient sans cœur.

En simplifiant le caractère traditionnel « 聽 » (écoute) pour devenir « 听 », le nouveau caractère a perdu ses radicaux qui symbolisent « 耳 » (oreille) et « 心 » (cœur) pour l’écoute, tandis que le radical nouvellement ajouté « 口 » (bouche) n’est pas du tout une faculté humaine d’écoute.

Une telle « folie », comme l’accusent les chercheurs, vise à saper la langue traditionnelle chinoise et le patrimoine culturel. C’était particulièrement douloureux pour beaucoup de Chinois qui comprenaient que la culture chinoise, surtout la langue, est divinement inspirée et enracinée dans la mythologie antique.

Heureusement, les caractères chinois traditionnels sont encore utilisés par les Chinois vivant en dehors de la Chine continentale, notamment à Taiwan, Hong Kong, Macao et Singapour. À l’intérieur de la Chine, certaines personnes continuent de chérir les caractères traditionnels chinois comme forme d’art, en particulier dans la calligraphie au pinceau.

Pendant des siècles, la langue chinoise, avec ses caractères traditionnels, a survécu à de nombreux défis, y compris une tentative de certains d’abandonner sa forme logographique en devenant un système alphabétique.

À bien des égards, la civilisation chinoise et une grande partie de son patrimoine culturel peuvent continuer d’exister à ce jour grâce à ce moyen unique d’écriture logographique. En tant que langue utilisée par un quart de la population mondiale, les caractères chinois ne s’effaceront probablement pas dans l’histoire : au contraire, ils vont prospérer dans le temps à venir.

Peter Zhang est chercheur en études chinoises et diplômé de l’Université de Harvard.

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