Lutte contre le cancer : un scandale médical généralisé en Chine

22 août 2016 Mis à jour: 23 août 2016

Lorsque Wei Zexi, un étudiant de 21 ans, a décidé de placer sa vie dans les mains d’un médecin venant d’un hôpital militaire réputé en Chine, il avait toutes les raisons d’être confiant. Le médecin a assuré aux parents de Wei que le traitement avait été développé par une université étrangère, et avait un taux de guérison de 90 %. Il promit aux parents que leur enfant vivrait encore 20 ans.

Wei Zexi est mort le 12 avril, après six mois d’un traitement inutile et potentiellement faux, qui a ruiné les économies de la famille.

Le public chinois est rapidement devenu furieux, étant donné les institutions impliquées : des médecins à qui ont fait confiance, un grand hôpital chinois (le Second hôpital des corps de police armés de Pékin), et le plus grand moteur de recherche, Baidu, qui a propagé sans vérification les publicités de l’hôpital pour des traitements charlatanesques.

L’incident Wei Zexi a également permis d’exposer une autre tumeur maligne en Chine : une clique peu connue d’hommes d’affaires et d’officiels ayant réussi à s’approprier près d’un tiers des hôpitaux chinois dans les années 1990 et 2000. Les détails de ce syndicat, connu comme le « Réseau Putian », n’ont pas encore été révélés.

Ce syndicat semble avoir effectué une importante conspiration impliquant des hôpitaux, des médecins, des organisateurs, des officiels de haut rang et Baidu, escroquant systématiquement le peuple chinois là où il est le plus vulnérable : dans ses soins de santé.

Le Réseau Putian a un historique de commercialisation de faux médicaments et de traitements frauduleux. Il comprend des traitements pour les troubles érectiles rendant les hommes impotents, ainsi que des thérapies expérimentales contre le cancer donnant de faux espoir avant de délivrer la mort à un nombre inconnu de victimes. Ce groupe a fait passer ces traitements expérimentaux contre le cancer comme des soins légitimes, vantant leur efficacité et les vendant au prix fort.

Avec la popularisation de l’internet en Chine, ce syndicat se repose largement sur Baidu, le plus grand moteur de recherche en Chine. Il est privatisé mais est profondément lié à la censure du Parti et à son dispositif de surveillance. Baidu était le canal principal du syndicat pour faire sa publicité, les charges de publicité des hôpitaux gérés par Putian constituant jusqu’à 1/5 des revenus du moteur de recherche. Les actions de Baidu aux États-Unis ont chuté après que ces hôpitaux aient annoncé un boycott du moteur de recherche l’année dernière.

Plus effrayant encore est ce qui semble avoir été, sur le long terme, un facteur clé derrière la scène publique. Le syndicat Putian s’est métastasé à travers la Chine dans les années 1990 sous la férule de Jiang Zemin, l’ancien chef du Parti communiste chinois. Les politiques de réformes des soins de santé engagées par ce dernier ont stimulé le développement d’organisations comme Putian, et le groupe a gardé l’un des lieutenants les plus fidèles de Jiang, Chen Zili, en tant que « consultant du plus haut niveau ».

De la rue aux laboratoires scientifiques

Vers la fin des années 1980 et le début des années 1990, la Chine avait désespérément besoin d’une réforme fiscale, pour inverser la tendance des compagnies d’État engouffrant tout le bien public sans rien donner en retour. Parmi les cibles de la réforme se trouvait le système de santé; les financements dans ce domaine ont été réduits, à la fois pour les hôpitaux publics et pour les hôpitaux privés.

En 1989, les hôpitaux ont reçu l’ordre de supporter eux-mêmes leurs dépenses, et ont été autorisés à générer du revenu par la vente de services médicaux. Les hôpitaux publics ont reçu en priorité les fonds alloués par l’État, mais à la fin des années 1990, le soutien financier de l’État ne comptait plus que pour 6 % des revenus totaux de l’hôpital public, selon un article écrit par le spécialiste Wai-keung Tam de Hong Kong.

Cherchant des fonds, les hôpitaux privés, suivis par les hôpitaux publics, ont commencé à accepter des financements venant d’un réseau obscur de soi-disant docteurs de la ville de Putian, dans l’Est de la province de Fujian.

Le Réseau Putian, une bande de docteurs « va-nu-pieds » menée par son fondateur Chen Deliang, a amassé une fortune dans les années 1980 en escroquant la population rurale, selon les nombreux comptes-rendus rapportés dans les médias chinois locaux au fil du temps. Ils vendaient de la peau faite maison et des médicaments pour les maladies vénériennes, d’une efficacité contestable aux villageois, puis disparaissaient avant que les patients en colère ne viennent réclamer leur argent, selon un article publié sur Sina l’année dernière, un moteur de recherche chinois populaire.

Le groupe a utilisé son influence financière pour s’emparer des hôpitaux privés en difficulté par la corruption et la fraude.

Les directeurs d’hôpitaux étant faiblement payés, il suffisait d’une somme de 600 à 1000 yuan (entre 80 et 130 euros) pour les faire rejoindre le Réseau Putian. Le ministre de la Santé chinois, vendant à cette époque des licences médicales à un prix de marché de 200 yuans (25 euros), de nombreux médecins charlatans de Futian sont devenus des professionnels approuvés du jour au lendemain, selon Sina.

Avec une documentation appropriée, le Réseau Putian a lentement infiltré les services médicaux des hôpitaux publics. Il est illégal pour les médecins travaillant dans le privé d’être embauchés par des hôpitaux publics, mais le syndicat l’a rendu possible en voyant que l’argent pouvait changer de mains. Un infiltré de l’industrie de la Santé a dit à Sina qu’à l’exception de l’hôpital principal de la Police de l’Armée populaire, toutes les autres branches ont fait sous-traités des services entiers d’hôpitaux par les hommes de Putian.

Le succès du syndicat Putian peut être partiellement attribué à la culture de corruption que l’ancien chef du Parti Jiang Zemin a permis de mettre en place en Chine. En utilisant des moyens fiscaux pour arroser les bureaucrates et les administrateurs publics, la corruption est pratiquement devenue une seconde nature pour les officiels du Parti et les citoyens ordinaires. La récente campagne anti-corruption menée par Xi Jinping est la méthode principale pour inverser les excès de la période Jiang.

Pendant cette période, le quasi-gang de Putian s’est déplacé de la rue aux laboratoires scientifiques des hôpitaux en moins d’une décennie, sans s’être arrêté de produire leurs lucratives escroqueries.

Dans les années 1990, ils vendirent de la pénicilline – un vieil antibiotique – comme un nouveau médicament, des médicaments importés de l’étranger, et développèrent une machine pour pratiquer une « chirurgie la moins invasive possible ». Le « traitement » consistait à faire une légère incision sur la peau du patient et recoudre la lésion, sans enlever aucune tumeur ou autre maladie.

Au début des années 2000, le Réseau Putian a influencé la marchandisation des hôpitaux publics par le régime en étendant son contrôle sur eux. Ils se sont également impliqués dans la chirurgie esthétique et dans les traitements sexuels pour hommes et femmes.

Dans le rapport d’une enquête menée sur 15 mois, le journaliste indépendant R.W. McMorrow a découvert que plus d’un millier d’hommes à travers la Chine ont été rendus impotents par un « Système de traitement de la glande prostatique », développé par des hôpitaux associés au syndicat.

« De fausses chirurgies péniennes ne sont qu’une partie d’un système de soins privés et mal régulés en Chine », écrit McMorrow. « Dans d’autres cas de malveillance médicale, des médecins de cliniques privées ont négocié avec les patients durant l’opération, des femmes enceintes ont été dupées afin d’avorter d’un fœtus sain, et il a eu de nombreuses morts documentées résultant de la négligence des médecins. »

En 2014, lorsque le syndicat a fusionné en un groupe commercial, devenant l’Association de l’industrie de la Santé de Putian, la véritable ampleur de son emprise sur le système de santé en Chine a été révélée : il contrôlait 8600 hôpitaux privés, soit près d’un tiers du total de toute la Chine.

C’était en 2014 qu’un étudiant, Wei Zexi, cherchant désespérément une alternative pour un traitement moins onéreux du cancer, a découvert le traitement Putian par l’intermédiaire de Baidu.

Abusif et immoral

Lorsque Wei Zexi a cherché en ligne un remède pour un sarcome synoval (un type de cancer affectant les tissus mous) de nombreux hôpitaux chinois, incluant les plus prestigieux, proposaient déjà un nouveau traitement efficace et sûr pour le cancer. Les médias d’État ont rapporté ces annonces.

Le DC-TIK est un régime immunothérapeutique expérimental incluant les cellules dentritiques (DC) et les tueurs induits de cytokine (TIK). Le sang est extrait du patient et infusé avec des cytokines, un type de protéines, pour enclencher la croissance dendritique et les cellules tueuses. Ce cocktail est de nouveau injecté dans le patient, et devrait, en théorie, aider le corps humain à identifier et combattre les cellules cancéreuses. Le problème étant qu’il n’y a pas de preuve que ce traitement fonctionne réellement.

Ce traitement n’a jamais été donné aux États-Unis après la phase d’essai clinique. Il n’y a actuellement pas d’essai au DC-TIK aux États-Unis, selon ClinicalTrials.gov, une banque de données américaine qui piste les essais cliniques publics et privés des participants humains autour du monde.

Les hôpitaux chinois ont pourtant présenté le DC-TIK comme un traitement de pointe avec un très fort de taux de rémission et « approuvé par la FDA » – comme cela a été rapporté dans le média de propagande China Central Television (CCTV), selon un rapport d’investigation de 2004 de Southern Weekend, une publication semi-officielle basé dans la ville de Guangzhou dans le Sud de la Chine.

Le Second hôpital des corps de la police armée de Pékin, à qui le département de biologie dirigé par Putian a fourni le traitement DC-TIK à Wei Zexi, a affirmé avoir collaboré avec l’université de Stanford. Mais Stanford a pourtant indiqué au journal semi-officiel Beijing Times qu’il n’avait jamais travaillé avec le Second hôpital.

Les éthiciens médicaux américains déclarent que la pratique des hôpitaux chinois de faire payer pour des essais cliniques a dépassé la barrière morale.

Charles Rosen, le président de l’Association of Medical Ethics and Clinical Professor of Orthopedic Surgery and Spine Surgeon à l’université de Californie, Irvine, a dit à Epoch Times lors d’un entretien téléphonique que la pratique des hôpitaux chinois est « abusive » et « immorale ».

« En tant que président d’une association d’éthique médicale, si ce que vous dites est vrai, cela est alors contraire à la morale car cela donne des faux espoirs aux patients de façon à en attirer un plus grand nombre dans les hôpitaux pour gagner de l’argent », s’est exprimé Rosen.

Bien qu’il y ait des essais cliniques payants aux États-Unis, cette pratique est « désapprouvée car les sujets ne comprennent pas qu’ils font partie d’une expérimentation, et ne reçoivent pas une thérapie », dit Arthur Caplan, chef de la Division d’éthique médicale à l’Université de New York.

Les expérimentations payantes ont été rendues illégales en Chine en juillet 2015, mais les autorités de santé chinoises ont, durant les six années précédentes, permis de faire payer les patients pour des essais cliniques.

Une alliance impie

Des millions de Chinois sont exposés aux faux traitements du Réseau Putian étant donné que le groupe a une relation presque symbiotique avec Baidu, le premier moteur de recherche chinois. Plus de 90 % des revenus de Baidu proviennent de la publicité, et une part significative de cette publicité vient de Putian.

Avec la popularisation d’internet dans les années 2000, le syndicat médical a investi des milliards de yuans afin d’acheter des publicités sur Baidu et toucher un plus large public. Selon Liang Jianyong, l’ancien secrétaire du Parti de Putian, les hôpitaux privés en ville ont payé Baidu près de 10 milliards de yuans (1,4 milliard d’euro) en 2014, soit près de 1/5 de l’année fiscale de Baidu. 15 à 25 % des revenus proviennent de la publicité médicale et de la santé, selon une estimation faite en 2014 par J.P. Morgan.

Avoir beaucoup de publicités sur Baidu est une méthode qui fonctionne pour le Réseau Putian car Baidu ne différencie pas clairement les liens internet sponsorisés ou non. Wei Zexi est allé voir le Second hôpital des corps de la police armée de Pékin affilié au Réseau Putian car l’annonce pour le traitement payant contre le cancer de l’hôpital le situait en haut de la liste des résultats.

La dépendance de Baidu envers le quasi-gang médical a été rendue publique lors d’un désaccord en 2015. Baidu a supprimé les publicités des hôpitaux Putian sur le motif qu’ils fournissaient de faux traitements médicaux. Ces hôpitaux ont alors boycotté Baidu, faisant chuter son action de près de 15 %.

Les hôpitaux Putian ont de leur côté affirmé que le boycott de Baidu avait été décidé par une hausse de prix des publicités, selon le magazine financier chinois Caixin. Les deux groupes n’ont pas mis longtemps avant de rétablir leur partenariat.

Soutien politique

Dans le régime communiste chinois, les affaires importantes dans les industries sensibles et lucratives ne peuvent se faire qu’avec de puissants soutiens dans la direction du Parti. Le chemin des riches est pavé de pots-de-vins et de relations à un haut niveau, affirme un expert.

« C’est très simple : chaque compagnie importante, si elle veut fonctionner sans avoir de problèmes venant du gouvernement, doit avoir un soutien politique », explique à Epoch Times Cheng Xiaonong, PDG du Center for Modern China Studies et ancien assistant du chef du Parti Jiang Zemin.

Le syndicat médical Putian profite de la protection d’un politique haut placé.

La conseillère-en-chef de la récemment créée Association de l’industrie de la Santé Putian – la face publique de la corporation quasiment mafieuse – est Chen Zhili, un cadre du Parti qui gérait autrefois les dépenses de la culture, de l’éducation et de la santé du Conseil d’État.

Professeur à la branche de Shanghai de l’Académie des Sciences chinoise au début des années 1980, Chen s’est trouvée en charge du département de propagande de Shanghai et membre du comité permanent municipal local en 1988 lorsque Jiang Zemin était alors le chef du Parti de Shanghai.

Trois ans plus tard, Chen a été faite vice-secrétaire de Shanghai en 1991. Après la mort du chef suprême Deng Xiaoping en 1997, elle a été convoquée à Pékin et promue ministre de l’Éducation par Jiang Zemin, qui était alors le chef du Parti. En 2003, Chen a été admise au Conseil d’État, et a même servi au poste convoité de vice-secrétaire du comité d’organisation des Jeux Olympiques de Pékin en 2008.

L’ascension de Chen à travers les échelons du pouvoir a conduit à des rumeurs venant de la presse chinoise à l’étranger d’une liaison licencieuse entre Jiang et Chen.

Sa loyauté envers les lignes politiques de Jiang est pour le moins établie : elle a joué un rôle clé dans sa campagne de signatures politiques, ainsi que dans la persécution du Falun Gong débutée en 1999. Jiang a promis de donner des postes gouvernementaux à ceux répondant agressivement à ses ordres, et Chen a répondu à l’appel. En tant que ministre de l’Éducation, elle a supervisé une intense campagne de lutte politique contre la discipline spirituelle traditionnelle dans les écoles et universités chinoises.

Par les incitations de Chen, des étudiants de tous les niveaux se sont joints à une des sessions de critique inspirée des méthodes de la Révolution Culturelle envers le Falun Gong. Les étudiants n’ayant pas calomnié la pratique ne pouvait pas passer en classe supérieure. Dans des cas extrêmes, les étudiants sont renvoyés et mis dans des « classes de réforme » de lavages de cerveau forcés pour avoir exprimé leur croyance en la pratique. Le même sort est réservé au personnel académique, aux chercheurs et aux enseignants ayant manifesté leur sympathie envers la pratique, ou ayant admis l’avoir pratiqué.

Buts politiques

L’incident Wei Zexi, cependant, arrive à un moment où le syndicat médical Putian, son soutien politique, Chen Zhili et son propre patron, Jiang Zemin, sont dans une situation instable. Des investigations officielles sont faites sur les faux traitements de Putian, rapporte un média d’État et les enquêtes pour corruption ont rarement laissé les politiques indemnes au cours de ces dernières années.

Au vu du contexte, cela est inhabituel. Encore récemment, le Parti a pris des mesures pour punir les accusés « d’imposture médicale ». Une loi passée en 2015 prévoit jusqu’à 43 mois de prison pour ce crime. En 2014, la police anti-émeute de la province du Hubei a même tenu une campagne de répression contre les aspirants « imposteurs médicaux ». Il y a également de nombreux cas récents documentés de malveillance médicale ayant été monté et présenté dans les médias, ce qui empêche l’opinion publique de se regrouper autour d’incidents individuels.

Les médias chinois n’ont pourtant pas été empêchés d’enquêter et de publier sur l’affaire Wei Zexi. Cela a vite pris les proportions d’un scandale national – un scandale avec à son centre un conglomérat d’affaires ayant des relations avec l’ancien chef du Parti.

Version anglaise : Behind Death of Cancer-Afflicted Chinese College Student, a Medical Syndicate With Top Official Connections

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