Manifestations étudiantes et « anti-patriotisme » en Inde

22 février 2016
Mis à jour: 22 février 2016

Le gouvernement indien, régulièrement accusé d’un nationalisme va-t-en-guerre depuis son élection en 2014, fait aujourd’hui face à la plus grande opposition universitaire des dix dernières années : jeudi 18 février, plus de 10 000 étudiants ont manifesté sur le campus de l’université de New Delhi pour demander la libération d’un leader étudiant incarcéré pour « sédition », accusation jugée purement politique sur ce campus connu pour son opposition à la droite au pouvoir.

Le 9 février, lors d’une manifestation étudiante commémorant le troisième anniversaire de l’exécution du leader séparatiste Muhammad Afzal (Afzal Guru), des propos – certains violents – en faveur de l’indépendance du Cachemire sont tenus. Muhammad Afzal a été pendu en février 2013 pour sa responsabilité dans une attaque terroriste sur le Parlement indien en 2001, qui avait fait neuf victimes. Dans des captures vidéos de la manifestation à laquelle assistait Kanhaiya Kumar, président du syndicat étudiant de l’université Jawaharlal Nehru (JNU), des slogans comme « Guerre jusqu’à la libération du Cachemire et la destruction de l’Inde », « Longue vie au Pakistan » sont tenus, rapporte rapidement le site Zee News. Le même jour, le ministre de l’Intérieur indien tweete « il ne peut y avoir de pardon pour quiconque crie des slogans anti-indiens ». Trois jours après, Kanhaiya Kumar est arrêté et Singh redit à la télévision nationale sa volonté de fermeté contre toute « attaque à la souveraineté indienne et à l’intégrité de son territoire ». « Au sujet des événements à la JNU, j’ai donné des instructions à la police et il y aura des réponses sévères contre eux [les manifestants] ».

Universités à gauche, gouvernement à droite

Singh est membre du BNJ, le parti conservateur Bharatiya Janata, qui a historiquement grandi par son opposition au Mahatma Gandhi et a repris le pouvoir en Inde en 2014, après dix années dans l’opposition. Il est depuis soupçonné de tenter de limiter les libertés et de mettre progressivement en place un État-policier – une position frontalement dénoncée par une grande partie du monde universitaire. Déjà en juillet 2015, rappelle le Financial Times, le ministre du Travail avait qualifié l’université d’Hyderabad de « fosse à pensée castéiste, extrémiste et anti-patriotique» après les premières manifestations.

L’université Jawaharlal Nehru de New Delhi – la plus prestigieuse université indienne – est le berceau de nombreux hommes politiques indiens de centre-gauche, de nombreux groupes d’extrême-gauche et entretient des relations tendues avec le BNJ. Lors de son premier passage devant le juge, Kumar Kanhaiya a indiqué ne pas connaître l’identité des étudiants ayant crié les slogans sécessionnistes et ne pas partager leur opinion. Convaincu que son arrestation est politique, il tente d’expliquer, selon l’agence Press Trust, que sa victoire aux élections syndicales étudiantes a été mal vécue par ses opposants universitaires de droite, qui cherchent à lui faire du tort. « Je suis un étudiant de l’université Jawaharlal Nehru, pas un criminel », explique-t-il au quotidien The Hindu, critiquant « la faillite sans précédent des outils de justice ».

Lors de la première présentation au juge de Kumar Kanhaiya, la tension était vive : les journalistes de la BBC présents sur place ont vu des briques jetées en direction des médias couvrant l’événement. Un envoyé du site Internet indien Firstpost a été agressé et tabassé par des avocats qu’il photographiait en train de brutaliser un étudiant venu soutenir M. Kanhaiya : « Ils ont effacé les images et m’ont traîné dans une salle du palais du justice où ils m’ont frappé », explique-t-il à la BBC, indiquant que la police a fait semblant de ne rien voir. La BBC rapporte que Kumar Kanhaiya a lui-même été pris à partie et frappé par des avocats membres du BNJ.

Manifestation géante

Sur le campus de l’université Jawaharlal Nehru, c’est donc une mobilisation sans précédent qui s’est mise en place et a culminé avec la manifestation du 18 février, la question n’étant plus seulement la validité de l’arrestation du leader étudiant mais aussi le degré de liberté d’expression à préserver en Inde. Soutenus par de nombreux universitaires étrangers comme Noam Chomsky et le prix Nobel Orhan Pamuk, près de 10 000 étudiants et professeurs ont demandé, en même temps que la libération de Kumar Kanhaiya, le droit à exprimer et discuter toutes les idées, selon la source Quartz India. Le même jour, d’après The Express le gouvernement appelait les 39 universités nationales à afficher le drapeau indien « visiblement et fièrement pour stimuler patriotisme et fierté » parmi les élèves.

L’opinion nationale semble aujourd’hui pencher plutôt en faveur du gouvernement : « Comment pouvez-vous dire que vous allez tailler la mère Inde en pièces et vous en tirer ? », s’interroge un commerçant interrogé par le Quartz India. « J’ai entendu que beaucoup d’entreprises ne veulent plus embaucher ce genre d’étudiants. »

De manière ironique, les lois « anti-sédition » utilisées aujourd’hui dans une visée nationaliste font historiquement partie de l’arsenal juridique de l’Inde coloniale. D’après Raju Ramachandran, juriste à la Cour Suprême indienne cité par le New-York Times, « si cette affaire se poursuit en justice, il n’y aura rien contre lui [Kumar Kanhaiya] » puisqu’il n’a pas appelé à la violence, « mais pendant ce temps-là vous avez intimidé et opprimé. Cela a un effet dissuasif, parce qu’ensuite les gens réfléchiront à deux fois avant de s’exprimer sur des sujets sensibles. »

RECOMMANDÉ