Nanterre – Un ancien diplomate et sa femme jugés pour esclavage : « Ils voulaient que je me mette à genoux pour les saluer »

Par Séraphin Parmentier
11 septembre 2019 Mis à jour: 11 septembre 2019

Les prévenus ont contesté les faits qui leur étaient reprochés, affirmant que leur employé vivait « dans les mêmes conditions » qu’eux et qu’il « était libre comme l’air ».

Ce lundi, l’ancien ministre burundais Gabriel Mpozagara et son épouse Candide comparaissaient devant le tribunal correctionnel de Nanterre.

Soupçonné d’avoir exploité l’un de ses compatriotes pendant une dizaine d’années, le couple devait répondre des chefs de « traite d’être humain », « travail dissimulé », « emploi d’un étranger sans titre » et « aide au séjour irrégulier ».

Tout commence en 2008 lorsque M. Mpozagara et sa femme proposent à Méthode Sindayigaya, un ancien cultivateur burundais, de travailler à leur domicile de Bujumbura, ville la plus peuplée du petit pays d’Afrique de l’Est.

« Un homme sale, maigre, qui s’affairait comme Cendrillon »

Quelques mois plus tard, M. Sindayigaya accepte d’accompagner le couple en France muni d’un visa touristique pour une durée de trois mois. Il y restera finalement plus de dix ans avant qu’un menuisier venu réparer des fenêtres pendant le mois de juillet 2018 ne le croise et raconte à sa responsable avoir aperçu « un homme sale, maigre, qui s’affairait comme Cendrillon ».

« Je suis devant la justice parce que pendant 10 ans, j’ai été réduit en esclavage », a expliqué la victime présumée devant le tribunal correctionnel de Nanterre avec l’aide d’un interprète.

« Dès qu’on est arrivés, ils ont pris mon passeport. Et je me suis occupé de Christian [le fils du couple en situation de handicap, Ndlr]. C’est moi qui le lavais, lui coupais la barbe, nettoyais quand il faisait ses besoins. Et après, ils m’ont dit de préparer les repas, de nettoyer la maison. Je me levais à 6 heures et me couchais à 1 heure du matin », ajoute-t-il.

« Avant de terminer une tâche, ils me donnaient une autre tâche à faire et quand je leur disais que c’était difficile, compliqué, ils me disaient qu’ils allaient appeler la police », poursuit M. Sindayigaya.

« Je n’avais pas le temps de me reposer. Si je sortais avec madame pour porter les courses, je ne devais parler à personne. À un moment, ils voulaient que je me mette à genoux pour les saluer. Ils disaient que j’étais le diable. Je faisais le ménage, le repassage, tout », confie la victime présumée.

« C’est le serf de la maison et l’esclave à tout faire ! »

Désormais âgé de 38 ans, Méthode Sindayigaya raconte qu’il dormait dans la buanderie de la villa cossue où résidaient Gabriel Mpozagara et sa femme, à Ville-d’Avray, dans les Hauts-de-Seine. Un endroit « sans chauffage » situé dans la cave de la maison.

Il explique ensuite qu’il se lavait « au robinet, avec un seau » et qu’il se nourrissait des reliefs des repas pris par le couple.

« Ce n’est pas un employé de maison ou même un domestique comme au XVIIe siècle, c’est le serf de la maison et l’esclave à tout faire ! », s’indigne la procureure de la République Nathalie Foy citée par l’AFP.

La magistrate décrit un homme « sous emprise », qui pesait seulement « 44 kilos » au moment où il a été secouru. Pendant les dix années passées au service de l’ancien ministre burundais, M. Sindayigaya aurait en outre seulement reçu 2300 euros pour prix de ses travaux.

« Quelle cruauté il faut avoir, quelle inhumanité il faut développer pour exploiter à ce point quelqu’un », ajoute-t-elle.

Les prévenus nient les faits qui leur sont reprochés

Ancien procureur, ministre de la Justice puis ministre de l’Économie du Burundi, Gabriel Mpozagara est arrivé en France en 1979 avant de travailler à l’Organisation des nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Pendant l’audience qui a eu lieu le 9 septembre, il a vigoureusement contesté les faits qui lui étaient reprochés.

« J’ai été victime de mon désir de protéger Méthode. Si j’avais été cynique, si je lui avais dit : ‘M. Sindayigaya, prenez vos cliques et vos claques !’, je ne serais pas là aujourd’hui », a expliqué le septuagénaire. « Méthode vivait dans les mêmes conditions que nous, il mangeait comme nous », a observé l’accusé.

« Le ménage, je le fais moi-même. La cuisine aussi… mon mari a toujours aimé ma cuisine. Méthode, parfois, il aidait à éplucher les légumes, c’est tout », renchérit son épouse.

« Il ne voulait pas partir. On n’allait pas le jeter dehors. Mais il pouvait partir quand il voulait. Il était libre comme l’air », a-t-elle assuré d’après les propos rapportés par Le Parisien.

« Il y a des faiblesses, des doutes, des contradictions, des manques de preuve dans ce dossier », a pour sa part affirmé Maître Dominique Naveau-Duschesne, avocate de la défense.

La procureure de la République a requis une peine de trois ans de prison avec sursis à l’encontre de M. Mpozagara et de sa conjointe. Le prononcé du jugement aura lieu le 21 octobre prochain.

Un précédent en 2007

En 2007, le couple avait déjà comparu devant le tribunal de Nanterre pour des faits similaires après une plainte déposée par deux parentes venues du Burundi. Condamnés en première instance, Gabriel Mpozagara et sa femme avaient finalement été relaxés en appel.

Les deux plaignantes avaient alors décidé de porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) qui avait par la suite condamné la France « pour avoir failli dans sa lutte contre le travail forcé » en octobre 2012.

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