«On nous appelait les sauvages»

23 octobre 2014 Mis à jour: 9 juin 2019

Le véritable nom de Dominique Rankin (son prénom s’écrit T8aminik en algonquin) est Kapiteotak, ce qui veut dire «l’enfant qu’on entend pleurer de loin». Il est né mort. Son père l’a ramené à la vie dans la forêt et il a pleuré tellement fort en revenant vers sa mère qu’elle lui a donné ce nom, qu’il a gardé toute sa vie.

Kapiteotak est né dans la forêt dans le nord de l’Abitibi, sur le territoire de la Baie-James (Nord du Québec), au sein d’une famille de 18 enfants, tous de la même mère, loin des hôpitaux. «J’ai eu la chance de vivre ce qu’on appelle la vie traditionnelle», souligne celui qui a connu la vie nomade, qu’il considère «magnifique», jusqu’à l’âge de 12 ans.

«Dans ce temps-là, il n’y avait pas de médecin, mais il y avait tout. C’était la paix.» Dominique Rankin, pour honorer ses ancêtres, est venu vêtu de son habit traditionnel, chaussé de mocassins faits en peau d’orignal et coiffé de son chapeau de plumes d’aigles, symbole des initiations qu’il a reçues pour devenir le chef héréditaire et homme-médecine qu’il est aujourd’hui.

«Je suis fier de porter cela. J’ai 32 plumes sur la tête et une plume à l’arrière de la tête, qui vous appartient. Ces 33 plumes me guident régulièrement.» Ces plumes sont avant tout une récompense visuelle et non un titre.

Le best-seller On nous appelait les Sauvages a été publié aux éditions Le Jour. Le film du même nom est sorti en 2014. (Nancy Lessard)

La vie nomade

La vie de Kapiteotak dans la forêt, c’était la liberté, c’était la connexion avec la nature et les animaux, avec la terre sacrée. Les plus beaux moments de son enfance, lorsque son père disait «on part, on déménage», avaient lieu tous les trois mois environ. Ils démontaient les peaux qui servaient de toile au tipi et partaient sans rien déranger, sans laisser de trace.

Le meilleur commençait avec le voyage en canot: «Nous, les enfants, on avait un canot spécial. Tous les enfants étaient dans le même canot. Papa et Maman étaient à l’avant, ils ramaient: c’étaient les leaders. Mes frères aussi, en arrière de Papa, et nous, complètement en arrière. Nous n’étions pas agités, mais toujours calmes, parce qu’il n’y a rien qui t’énerve dans la forêt. Le calme est toujours là.»

Le voyage en canot, c’était le moment le plus intéressant pour observer et écouter, en particulier le matin: tous les animaux venaient sur le bord de la rivière.

Des dangers pendant ces voyages? «Quand je voyais les rapides, je n’avais pas peur. Au contraire, cela nous stimulait pour aller de l’avant. Papa savait où passer. Il connaissait le danger et il connaissait tout. Quand c’était trop dangereux, il faisait le portage», se souvient celui qui allait prendre la succession de son père comme chef héréditaire.

Dominique Rankin, vêtu de son habit traditionnel, chaussé de mocassins faits en peau d’orignal et coiffé de son chapeau de plumes d’aigles, symbole des initiations qu’il a reçues pour devenir le chef héréditaire et homme-médecine. (Editions le Jour)

Les animaux

Les peuples algonquins, dont fait partie T8aminik, considéraient les animaux comme des esprits. D’ailleurs, ils n’utilisaient pas le terme «animal», mais «mando» ce qui signifie «esprit» en langue algonquine.

Pendant son enfance, les animaux sauvages faisaient partie du quotidien du petit autochtone. Au même titre que ses frères, il était gestionnaire d’un territoire, ainsi que des «esprits», des arbres et des rivières de ce territoire. C’était son travail.

Les jeunes algonquins avaient le devoir d’aller voir les oursons, de surveiller l’état de santé de leur maman. Et si les bébés ours devenaient orphelins, après s’être occupés du corps de la mère ourse, ils rapportaient les oursons à la maison, dans un sac, parfois jusqu’à quatre jeunes ours à la fois. «On leur donnait le biberon, et cela nous aidait à grandir. On avait le droit de les garder pendant six mois seulement. Après six mois, ils reprenaient leur liberté. C’était mon plaisir, d’aller chercher les bébés», rapporte l’amérindien avec une certaine émotion.

Dès l’âge de huit ans, le futur Grand chef de la nation algonquine avait le droit d’aller dormir tout seul dans la forêt. Il mettait du sapin à terre, au pied d’un arbre, et s’endormait là, sans couverture. «Le lendemain matin, qui était couché avec moi? Un ours, ou bien un autre. Mais le pire, c’est la bête puante, la mouffette! Ils nous aiment et je les aime aussi», raconte-t-il avec l’humour qui le caractérise.

«On ne peut pas penser à quoi que ce soit de négatif dans la forêt, tout était positif dans mon temps. Aujourd’hui, je ne crois pas que je pourrais faire ça, dormir au pied d’un arbre. Il y a bien trop de chasseurs. Il y a plus de chasseurs que d’esprits!»

Le tipi est une des habitations traditionnelles des premières nations, avec le shaputuan ou maison longue, et le ‘moon lodge’ dans lequel les femmes séjournaient pendant leurs menstruations. (Nathalie Dieul)

Enseignements algonquins

Les enseignements reçus pendant son enfance n’ont rien à voir avec ce que l’autochtone a connu par la suite. Ses enseignants étaient son père et sa mère, les aînés qui le faisaient rire et la nature. Les leçons étaient toujours visuelles, orales, sans écriture.

L’enseignement de la tortue en est un exemple: «Papa disait ‘va chercher mekinak’. On allait chercher mekinak, on avait tous des petites mekinak. Et là, Papa nous faisait toucher les pattes, la tête, la queue, et voir la réaction. ‘C’est comme cela qu’il faut que tu te protèges.’ Tout était symbolique.»

La tortue est en effet un symbole important pour les autochtones: lorsque les pattes, la tête et la queue sont rentrées, il reste le dôme, la même forme que celle de la tente à sudation, une sorte de sauna qui fait partie des rituels spirituels amérindiens. Quand on souffre, on doit regarder à l’intérieur, comme la tortue. Au lieu d’aller chez un psychologue, et de chercher sans arrêt, Kapiteotak conseille: «Arrête de chercher, tout est à l’intérieur!»

Devenir chef et homme-médecine

À l’âge de sept ans, le petit garçon qui préférait la compagnie des aînés à celle des autres enfants a été choisi par son père pour prendre sa succession comme chef héréditaire et homme-médecine. «Il m’a choisi, pas parce que j’étais plus beau, plus gros, mais tout simplement parce qu’ils ont vu qu’il y avait quelque chose à l’intérieur de moi.»

L’apprenti homme-médecine apprenait en observant. Il avait le droit d’assister aux accouchements. Il allait chercher l’eau, les plantes et il était là pour recevoir le bébé.

Il a également appris à utiliser les testicules du castor comme médicament. Rien n’était gaspillé dans cet animal dont le chef algonquin est friand: une fois le castor remercié, sa chair était mangée, ses os servaient de jouets aux enfants, et ses testicules étaient accrochés pendant trois mois. Lorsqu’elles étaient foncées, elles devenaient un médicament puissant qui sentait tellement fort que cela faisait pleurer. Il fallait cependant garder le cataplasme pendant quatre jours sur la plaie si l’on voulait guérir.

Les études de Dominique Rankin en médecine traditionnelle ont duré 50 ans. Et il n’a jamais redoublé!

Un « Jean Coutu »1 dans la forêt

«J’aimerais vous amener dans la forêt, et je vous dirais: ça, c’est mon Jean Coutu! On trouve tout, même des amis!»

Par exemple, ce sont les garçons qui allaient chercher tout le nécessaire pour les serviettes hygiéniques de leur mère. Pour cela, ils allaient dans les marécages ramasser du lichen. Ils rapportaient également des fougères. Leur mère faisait sécher le tout. Le lichen servait à absorber le liquide et les feuilles de fougère bien sèches étaient mises sur le dessus pour éviter les démangeaisons. Les mêmes éléments servaient de couche pour les bébés.

(Editions le Jour)

Période noire

À l’âge de huit ans, la vie heureuse de Kapiteotak a connu un tournant terrible, comme pour celle de bien d’autres enfants amérindiens. Des agents de la GRC (Gendarmerie royale du Canada) sont venus chercher tous les enfants de son camp pour les emmener dans des pensionnats, de manière à transformer ces «sauvages» en bons petits blancs. Il y a été emprisonné, battu, violé dans tous les sens du terme pendant six années. L’éducation qu’il y a reçue était basée sur la violence, le rendant agressif.

En 1960, les compagnies minières et forestières ayant besoin des territoires sur lesquels des générations et des générations d’autochtones avaient vécu, la famille de T8aminik a été placée dans une réserve. Ils étaient considérés comme des peuples nuisibles et une loi fédérale les a obligés à devenir sédentaires. La famille de Tom Rankin, le père du jeune apprenti chef, a été la première à recevoir une maison. Ils ont continué à dormir dans le tipi jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de bois. Dormir dans la maison? «On était couché, on regardait le plafond et on ne dormait pas. On avait peur que le plafond tombe», se souvient Kapiteotak.

Comment dormir dans une maison carrée après avoir été élevé dans un tipi, une habitation circulaire qui permettait à l’esprit d’en faire le tour et de bercer les petits amérindiens?

En sortant du pensionnat à l’âge de 14 ans, Dominique Rankin s’est mis à boire, se cachant derrière la boisson. Il lui a fallu 20 ans pour guérir et sortir de la souffrance et de sa position de victime. Il ne touche maintenant plus à l’alcool.

Dominique au Lac Abitbi. (Marie-Claude Bernier)

Le pardon

Aujourd’hui, celui qui parle sept langues reconnaît qu’un des aspects positifs du pensionnat a été l’apprentissage du français, ce qu’il considère comme un véritable cadeau puisqu’il peut communiquer avec nous. Bien au-delà de cet apprentissage, il a appris à pardonner, à voir avec compassion les prêtres qui l’ont maltraité comme des personnes malades et des pédophiles.

C’est avec une certaine émotion que l’algonquin de 66 ans déclare devant un public principalement blanc: «Je suis ton frère. J’ai appris à m’aimer, et j’ai appris à vous aimer. Je vous ai jugé quand je suis allé à l’école, je vous demande pardon.»

«Nous sommes tous des frères et des sœurs»

Au milieu du vêtement typique que porte le chef héréditaire en ce matin du mois de mai, se trouve un symbole qui a une grande signification pour lui. Il s’agit d’un cercle divisé en quatre parties égales, chacune de couleur différente. Chaque couleur représente les éléments – eau, feu sacré, terre et air – mais aussi un peuple différent: le peuple jaune, le peuple rouge, le peuple noir et le peuple blanc.

L’homme-médecine explique: «Est-ce que vous êtes différents de moi? Non. Pourquoi? Si on mettait ces 4 couleurs dans de l’eau chaude, elles disparaîtraient. Une couleur ressortirait: la couleur que nous avions quand nous sommes tous venus au monde, le mauve. C’est pour cela que nous sommes tellement proches! Le sang est de la même couleur pour tous. Noir ou jaune, nous sommes tous des frères et des sœurs.»

«Nous sommes des peuples de la terre. Le message que j’enverrais à tous les peuples, c’est de garder leur vision, leur culture, leur spiritualité, leur médecine. C’est important pour les futures générations. Tout ce que je souhaite, c’est qu’il y ait la paix partout dans le monde, à l’intérieur de chaque humain.»

Jean Coutu est un grand groupe pharmaceutique nord-américain. Dans les magasins Jean Coutu, il est possible d’acheter des médicaments, mais aussi de la nourriture, des fournitures scolaires, des appareils photo etc. Le slogan du groupe a été pendant longtemps: «on trouve de tout, même un ami!»

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