Sperian, l’usine de fabrication de masques bretonne sacrifiée en 2018 après avoir alerté l’Élysée et le ministère de l’Économie

Par Michal Bleibtreu Neeman
5 avril 2020
Mis à jour: 5 avril 2020

« C’est une belle histoire industrielle qui se termine par un beau gâchis » avait commenté, l’ancien maire de Plaintel, Joseph Le Vée.

L’entreprise de fabrication de masques Sperian, basée à Plaintel, dans les Côtes-d’Armor, a fermé ses portes en octobre 2018 alors que la France se trouve en pleine pandémie de coronavirus et en manque de masques.

Cette entreprise française, installée en Bretagne et qui pouvait fabriquer jusqu’à 200 millions de masques par an, a fermé en 2018 après avoir été rachetée par un groupe américain.

L’usine bretonne était spécialisée dans la fabrication des masques respiratoires, notamment les fameux masques FFP2 indispensables au personnel médical. Au moment de la grippe H1N1, en 2009, l’usine fonctionnait « 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 »  racontent des anciens employés.

Tout a commencé en 1964, quand le Français Louis Giffard reprend l’activité de fabrication de chapeaux pour dames de son père. Le secteur est alors en déclin. Un an plus tard, Louis Giffard se lance dans la production de masques anti-poussières.

Après la mort de Louis Giffard, l’entreprise est vendue au groupe suédois Bilsom, en 1986. Elle est rachetée par le groupe français Dalloz en1993 qui devient le groupe Bacou-Dalloz en 2001 (rebaptisé Sperian en 2003).

La production s’automatise et les normes se développent. « Nous vendions des masques dans le monde entier, en Allemagne, en Angleterre, en Suède, à Taïwan, au Japon, en Amérique du Sud, aux États-Unis… » raconte l’ancien directeur général du site de Plaintel, Jean-Jacques Fuan à Franceinfo. 

En 2010 le groupe américain Honeywell achète l’entreprise et à partir de ce moment tout bascule : ralentissement de production, licenciements, délocalisation en Tunisie, jusqu’en 2018.

À l’été 2018, les élus du personnel, à la demande des salariés, tentent d’interpeller par mail le président de la République. Ils expliquent au chef de l’État que l’usine de Plaintel est « une entreprise d’utilité publique » dont l’actionnaire américain a tout fait pour la rendre « largement déficitaire » tout en « absorbant massivement les deniers publics ». « Nous sollicitons votre aide pour intercéder en notre faveur auprès des dirigeants du groupe » concernant « des indemnités de licenciement dont le niveau se situe très largement au deçà de ce qui se pratique habituellement chez Honeywell, en Europe de l’Ouest », peut-on encore lire dans ce courrier adressé à l’Élysée.

Le 24 juillet 2018, le chef de cabinet de l’Élysée lui répond qu’il prend « bonne note » de ce courrier qu’il transmet au ministre de l’Économie et des Finances, Bruno Le Maire. Le 7 août 2018, le chef de cabinet de Bruno Le Maire répond à son tour que « le ministre a pris bonne note des éléments (…) communiqués et a demandé à la délégation interministérielle aux restructurations d’entreprise et à la direction générale des entreprises de faire le point sur ce dossier. Vous serez directement informé de la suite qui pourra lui être réservé », explique le ministère de l’Économie. « Je n’ai eu aucune nouvelle… », témoigne l’un des salariés à l’origine de l’envoi de ce courrier.

Aujourd’hui, avec cette épidémie du Covid-19 et le manque de masque pour la protection pour les Français, cette fermeture d’un fleuron stratégique de la sécurité sanitaire pèse lourd dans la gestion de la crise. Contactée par France info, la présidence de la République ne fait aucun commentaire. « C’est le temps de l’unité, pas de la polémique », souffle un proche de l’Élysée.

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