Partenaire ou rival systémique : l’Europe à la croisée des chemins dans sa politique envers la Chine

Par Wang He
5 avril 2021
Mis à jour: 6 avril 2021

La politique de l’Union européenne (UE) à l’égard de la Chine se trouve à un tournant historique. Elle oscille parfois d’un côté à l’autre et se contredit, comme le révèlent les événements importants qui se sont déroulés récemment.

Le 25 mars, Joe Biden a participé au sommet de l’UE – c’était la première fois depuis 2009 qu’un président américain participait à des discussions avec les 27 dirigeants de l’UE. Il a appelé à une coopération plus étroite entre les États-Unis et l’UE pour traiter avec l’État-parti chinois et la Russie. Cependant, la chancelière allemande Angela Merkel a insisté sur le fait que l’UE ne partagerait « aucune identité » avec Washington sur la question de la Chine, et que c’était « absolument clair ».

Toutefois, un peu plus tôt, le 22 mars, l’UE a imposé au régime du Parti communiste chinois (PCC) ses premières sanctions après celles qui ont été liées au massacre de la place Tiananmen en 1989 – ceci en coordination avec les États-Unis et leurs alliés. Le 24 mars, le secrétaire d’État américain Antony Blinken s’est entretenu avec Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, et Josep Borrell, le Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, et a ensuite publié une déclaration commune avec M. Borrell, annonçant la reprise du dialogue américano-européen sur la Chine.

En observant une série d’événements aussi contrastés, on pourrait constater que la politique de l’UE à l’égard de la Chine est à la croisée des chemins.

D’une part, à cause des tentations d’avantages économiques et des manipulations du régime chinois, l’Europe est tombée si profondément dans le piège qu’elle a du mal à s’en sortir. D’autre part, face aux valeurs du PCC opposées à celles des pays de l’UE, aux ambitions mondiales de Pékin et à sa diplomatie des « loups guerriers », l’Europe a clairement ressenti la menace stratégique et la coercition tactique du régime chinois – ce qui l’a poussée instinctivement à se défendre.

En ce moment critique des profonds changements dans la situation internationale et du remaniement du paysage stratégique mondial, l’UE a besoin de toute urgence d’un cadre stratégique sur la Chine. Cette stratégie devrait être claire plutôt que vague, tournée vers l’avenir plutôt que dépassée, et cohérente plutôt que contradictoire à l’intérieur de l’UE.

Après la publication, en 1995, du premier document politique sur la Chine intitulé « Résolution sur la communication de la Commission sur une politique à long terme des relations entre la Chine et l’Europe », l’UE en a publié sept autres, dont le dernier, « UE-Chine – Une vision stratégique », a paru en 2019.

Dans ces documents, l’Europe a toujours considéré le PCC comme un « partenaire », même si ce n’était « pas un partenaire facile » ; ce n’est qu’en 2019 que l’UE a commencé à considérer le régime communiste comme un « rival systémique ».

Toutefois, ce n’est que l’une de ses trois visions sur l’État-parti chinois, les deux autres sont un « partenaire de négociation » et un « concurrent économique ». L’UE est toujours réticente à abandonner ses illusions et sa politique de considérer le régime chinois comme un partenaire à l’avenir. Pourtant, qu’est-ce qu’un « rival systémique » selon la vision européenne à multiples facettes ? L’UE n’en a pas donné de réponse claire et nette.

Les illusions de longue date de l’UE peuvent bien résulter des efforts de soft power déployés depuis des décennies par les organisations contrôlées par le département du Front uni du PCC – le Parti vise à influencer l’Europe en la considérant comme un champ de bataille clé dans sa stratégie de domination mondiale.

Dès les années 1970, Mao Zedong a mis en avant la « théorie des trois mondes », soutenant l’intégration européenne et l’Europe comme pilier indépendant parmi les puissances mondiales. Cette tactique visait à diviser l’Occident en écartant l’Europe sur les plans politique, économique et technologique – ceci dans le cadre du grand projet géostratégique du régime communiste.

Dans l’ère post-Mao, l’Europe a été davantage piégée par la politique de « réformes et d’ouverture » du PCC, tandis que l’intégration européenne s’est concrétisée en 1993 avec l’entrée en vigueur du traité de Maastricht et la création de l’UE. Par conséquent, l’Europe a grandement facilité la « montée en puissance du PCC » depuis qu’elle a ouvert ses marchés, ses capitaux et ses technologies à Pékin.

Par exemple, le commerce bilatéral entre la Chine et l’UE est passé de 55,68 milliards de dollars en 1999 à 709 milliards de dollars en 2020, soit à 586 milliards d’euros. La même année, la Chine a pour la première fois dépassé les États-Unis en tant que premier partenaire commercial de l’UE. L’excédent commercial à long terme de la Chine avec l’Europe a atteint 181 milliards d’euros en 2020. Dans le commerce bilatéral entre la Chine et l’Europe, l’Allemagne occupe une place très importante (212 milliards d’euros en 2020), faisant de la Chine le premier partenaire commercial de l’Allemagne pour la cinquième année consécutive.

Selon les statistiques du ministère du Commerce du PCC, à la fin de 2018, le nombre d’entreprises en Chine ayant des investissements en provenance de l’UE a dépassé 16 000 – ceci impliquait 47 224 projets pour un montant total d’investissements de 131 milliards de dollars.

Les liens économiques étroits entre la Chine et l’UE, et l’Allemagne en particulier, ont été utilisés par le PCC pour les leurrer. En 2020, lorsque les États-Unis ont commencé à intensifier la guerre commerciale avec Pékin, on a vu qu’Angela Merkel a utilisé sa position de chancelière d’Allemagne et de présidente du Conseil de l’UE pour surmonter l’opposition au sein de l’Union et conclure, le 30 décembre 2020, l’accord global Chine-UE sur les investissements. Ceci malgré l’opposition de l’administration Trump et de l’équipe Biden et en acceptant les engagements nébuleux du PCC de préserver les droits de l’homme en Chine.

En revanche, le PCC a récompensé l’UE et l’Allemagne pour cette politique avec des pressions économiques et des menaces. En décembre 2019, Wu Ken, l’ambassadeur chinois à Berlin, a menacé l’Allemagne de représailles si elle excluait Huawei comme fournisseur de ses réseaux de télécommunications 5G. L’Allemagne devrait également faire face à de graves conséquences pour ses exportations de voitures vers la Chine.

En d’autres termes, bien que l’UE ait contribué à la « montée en puissance du PCC », le Parti n’a pas adouci sa pression et est devenu une menace croissante pour l’UE. Sur les fronts économique et technologique, ses défis sont devenus de plus en plus de taille ; pour l’ordre international fondé sur des règles, son approche totalitaire est devenue de plus en plus destructrice ; sur les fronts politique et diplomatique internationaux, sa rhétorique s’est révélée être celle du « loup guerrier ». Du point de vue stratégique, la confrontation entre le régime communiste chinois et l’Europe est devenue une évidence.

Face à cette dure réalité, certaines forces au sein de l’UE ne sont toujours pas disposées à l’affronter directement. Le point de vue dominant de l’UE sur la « montée en puissance du PCC » reste de considérer l’État-parti chinois comme étant en même temps son partenaire, concurrent et rival systémique sur les questions économiques, technologiques et mondiales.

Ce point de vue est reflété dans le rapport de 2019 sur la Chine de la Fédération de l’Industrie allemande. Selon ce rapport, l’Allemagne et l’Europe devraient abandonner la politique du « commerce pour le changement » à l’égard de la Chine et éviter d’essayer de changer le PCC. Après plus de 40 ans de développement, la Chine a établi un « modèle hybride » politique, économique et social ayant ses propres caractéristiques et intégrant des éléments de l’économie d’État et de l’économie de marché. En même temps, le régime chinois est passé du statut de celui qui suit les règles à celui qui les établit et il est devenu un rival systémique des « économies de marché ouvertes » de l’Allemagne et de l’Europe.

Le message sous-jacent du rapport semble être que les sociétés occidentales devraient « coexister pacifiquement » avec le PCC. Dans les années 1950, le leader soviétique Nikita Khrouchtchev préconisait les « trois lignes de paix » entre les pays socialistes et capitalistes – « transition pacifique », « concurrence pacifique » et « coexistence pacifique ». Cette politique a échoué rapidement et complètement.

Cependant, on constate aujourd’hui que certaines forces au sein de l’UE semblent relancer le fantasme obsolète de Khrouchtchev. C’est très dangereux.

En août 2020, dans un discours au Sénat tchèque, le secrétaire d’État américain de l’époque, Mike Pompeo, a déclaré que la menace « posée par le Parti communiste chinois et ses campagnes de coercition et de contrôle » est plus grande que la menace posée à l’époque par l’Union soviétique. « Ce qui se passe actuellement n’est pas la guerre froide 2.0. Le défi de résister à la menace du PCC est, à certains égards, beaucoup plus difficile. C’est parce que le PCC est déjà enchevêtré dans nos économies, dans notre politique, dans nos sociétés d’une manière que l’Union soviétique n’a jamais été », a-t-il constaté.

En fait, ce sont les propres illusions de l’UE sur le PCC qui ont donné à ce dernier le pouvoir de dissuader les pays européens. Et pourtant, l’Europe a un avantage sur le régime communiste. Comme l’a souligné Luke Patey, chercheur principal à l’Institut danois d’études internationales, Pékin veut intimider les pays européens par des menaces économiques, mais l’Europe n’a pas vraiment besoin du PCC autant qu’elle le pense.

Par exemple, explique M. Patey, « les responsables de l’UE se vantent souvent du fait que des marchandises d’une valeur de plus de 1,5 milliard d’euros circulent chaque jour entre leur Union et la Chine. Mais les États membres de l’UE échangent au total près de 30 milliards d’euros par jour avec leurs partenaires internes et externes ».

Autre exemple : en 2020, le commerce extérieur total de l’UE s’élevait à 3600 milliards d’euros, soit a subi une baisse annuelle de 10,43 %, tandis que le commerce intra-UE était de 2800 milliards d’euros, soit en baisse annuelle de 7,37 %. De toute évidence, le commerce intra-UE fait preuve d’une plus grande résilience que son commerce extérieur.

Par conséquent, il est absurde de prétendre que l’Europe est économiquement dépendante de l’État-parti chinois. Si l’on doit dire qu’une telle dépendance existe, elle est mutuelle, et la dépendance de la Chine à l’égard de l’UE est bien plus importante que celle de l’UE envers la Chine.

Si l’Europe est capable de surmonter à court terme la tentation des avantages économiques offerts par le PCC, il ne lui sera pas difficile d’élaborer une stratégie saine à l’égard du régime chinois et de franchir en un seul pas la croisée des chemins dans sa politique envers la Chine. Cependant, si elle reste perplexe, ayant des hésitations et des illusions prolongées, l’UE ne fera que faire face à des problèmes plus menaçants et plus graves provenant de l’État-parti chinois.

Wang He est titulaire de maîtrises en droit et en histoire spécialisées sur le mouvement communiste international. Il a été professeur d’université et cadre d’une grande entreprise privée en Chine, où il a été emprisonné à deux reprises pour ses convictions. Il vit actuellement en Amérique du Nord et publie des commentaires sur l’actualité et la politique de la Chine depuis 2017.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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