Petite histoire du savoir-vivre à la française

Par Sarita Modmesaïb
21 août 2021
Mis à jour: 21 août 2021

Écouteurs aux oreilles et téléphone portable en main, le profil de la plupart des Occidentaux d’aujourd’hui reflète une forme d’individualisme où chacun se mue dans une communication virtuelle. Au restaurant, dans les transports, à la maison ou lors de réunions familiales, les règles de savoir-vivre qui firent, entre autres, la réputation des Français au fil des siècles, semblent ne plus avoir de raison d’être.

Et pourtant, en dépit des révolutions qui tentèrent d’abolir ces règles de savoir-être exprimant le respect d’autrui, le don de soi ou plus simplement la gentillesse gratuite, ces valeurs existent encore et méritent d’être rappelées.

Le savoir-vivre sous le règne du roi Soleil

Dès le Moyen-âge, on parle déjà de code de courtoisie avec notamment celui de chevaliers. En 1530, le philosophe et écrivain Érasme écrit à l’intention du jeune Henri de Bourgogne le fameux Traité de civilité puérile, destiné donc à l’éducation des enfants, mais qui constituera une base écrite d’une forme de savoir-vivre existant.

Image Wiki Common ; La Civilité des petites filles

Le savoir-vivre prendra encore une autre dimension avec l’instauration de l’étiquette à la Cour par Louis XIV.

Aussi, en 1671, quand le diplomate et homme de lettres Antoine de Courtin publie son Nouveau traité de la civilité qui se pratique en France parmi les honnêtes gens, celui-ci sera très rapidement traduit en anglais, en allemand ou en italien, témoin de l’engouement des cours d’Europe pour le savoir-vivre à la française.

Au-delà d’une simple énumération des règles de civilité et de politesse qui étaient en vigueur dans la société mondaine, cet ouvrage a constitué un véritable plaidoyer pour les valeurs spirituelles humaines, à l’instar de la définition même que donne de Courtin à la civilité.

Réparation faite à Louis XIV par le doge de Gênes Francesco Maria Lercari Imperiale, 15 mai 1685 ; peinture de Claude-Guy Hallé, 1715

La civilité, une manifestation des vertus

« La Civilité […] n’est que la modestie et l’honnêteté que chacun doit garder dans les paroles et les actions. »

Selon de Courtin, le savoir-vivre qui établit de bonnes relations entre les hommes ne serait, en fait, qu’une manifestation des vertus cultivées par chacun.

« Qu’est-ce donc, me direzvous, qui fait le mérite ? C’est la vertu, et c’est cela même qui doit obliger ces personnes-là à être civiles. Si la vertu fait le mérite ; si la vertu est la même chose que l‘humilité et que la charité ; et si la Civilité n’est qu’un rejeton de l’humilité et de la charité, il est visible que ces personnes-là doivent nécessairement être civiles, quand même dans le fond elles ne seraient point vertueuses. Elles le doivent, dis-je, si elles prétendent se faire de leurs avantages un mérite. »

Le diplomate expose ainsi les vertus qu’il estime nécessaires à tout un chacun pour exprimer cette civilité.

« Un homme riche, qui est honnête homme, commode et bienfaisant, est un trésor, qui vaut plus que tous les trésors qu’il possède ; chacun le bénit, et voyant ces richesses en si bonnes mains, chacun lui en souhaite encore plus qu’il n’en a. 

« Quels charmes une beauté n’a-t-elle pas lorsqu’elle est humble, qu’elle est honnête et bonne ? Tout plaît en elle : tous les cœurs sont à elle : tous les vœux ne se font que pour elle. 

 « Un homme qui marque par ses actions avoir de la vertu et qui se distingue particulièrement par son humilité et par sa bonté, par sa charité, est regardé de tout le monde comme un miracle. 

« Un homme savant, qui par sa modestie croit en lui-même, que tout ce qu’il sait n’est rien en comparaison de ce qu’il ignore : et qui pour cette raison ne présumant rien de sa personne, est civil, honnête, accommodant envers tout le monde, est chéri et estimé de tout le monde. 

« En un mot, il faut se graver dans l’esprit ce précepte ; que la civilité doit, comme nous avons déjà dit, être immuablement fondée sur la vertu ; et qu’ainsi l’orgueil, la fausse confiance et l’hypocrisie sont ses ennemis capitaux, mais particulièrement la confiance, qui enfle et anime l’orgueil. »

La suite de l’ouvrage est axée sur les règles de bienséance à suivre lors de conversations, à savoir comment complimenter, ou de l’importance de la bonne humeur et de la propreté.

« La seconde partie de la propreté, est la netteté, qui est d’autant plus nécessaire, qu’elle supplée à l’autrquand elle manque : si les habits sont nets, et surtout si on a du linge blanc, il n’importe pas que l’on soit richement vêtu, on sentira toujours son bien même dans la pauvreté. » 

On y trouvera les règles à respecter lorsqu’on rend visite à un « Grand » (à l’époque, nom donné à une personne de catégorie socio-professionnelle supérieure à soi) détaillant autant la tenue à porter que le comportement à avoir, de même que lorsqu’on se rend à l’Église et, bien sûr, lorsqu’on est invité à dîner.

« C’est de même une grande indiscrétion de regarder par-dessus l’épaule de quelqu’un qui lit, ou écrit, ou de jeter curieusement les yeux ou les mains sur des papiers qui sont sur une table, etc. 

« Quand on est en visite, ne pas croiser les jambes, se gratter, éternuer doucement, éviter de présenter son mouchoir à autrui, et surtout, ne pas jurer.

« Comme les jurements et les paroles libres blessent la civilité, il en est de même de la contention, de l’emportement, des grandes hyperboles, des fanfaronnades et des menteries, de la médisance et de son contraire, qui est de parler à son désavantage, et de se louer sans cesse par comparaisons, entassant une infinité de ces façons de parler. »

L’invitation à dîner ayant toujours constitué une étape incontournable des relations humaines et de la bienséance mondaine, Antoine de Courtin ne tarit pas de détails, tant dans les comportements qu’il convient d’avoir avec ses hôtes ou invités que dans la manière de servir les différents aliments.

Illustration Pixabay

« Étant assis, il faut se tenir le corps droit sur son siège et ne mettre jamais les coudes sur la table. »

« Si on sert, il faut toujours donner le meilleur morceau, et garder le moindre, et ne rien toucher que de la fourchette ; c’est pourquoi si la personne qualifiée vous demande de quelque chose qui soit devant vous, il est important de savoir couper les viandes proprement et avec méthode et d’en connaître aussi les meilleurs morceaux, afin de les pouvoir servir avec bienance. » 

« Pour ce qui est des viandes que nous appelons volatiles, et qui se servent rôties, la maxime la plus constante des gens qui se connaissent en bons morceaux, et qui raffinent sur ldélicatesse des mets, est que de tous les oiseaux qui grattent la terre avec les pieds, les ailes sont toujours les plus délicates ; comme au contraire, les cuisses sont les meilleures de tous ceux qui volent en l’air : et comme la perdrix est au nombre de ceux qui grattent, l’aile en est par conséquent le meilleur morceau. »

« Il est de la bienance et de l’honnêteté de peler quasi toutes sortes de fruits crus avant que de les présenter, et de les offrir recouverts bien proprement de leur pelure, quoi qu’à présent en beaucoup d’endroits on les présente sans peler. » 

« Il est incivil de demander soi-même de quelque chose qui est sur la table, particulièrement si c’est quelque friandise ; et pareillement il est d’une personne sujette à la bouche, quand on demande le choix de quelque chose, de demander le meilleur morceau ; on répond d’ordinaire : ce qu’il vous plaira. » 

« C’est une faiblesse très malséante de dire hautement : je ne mange pas de ceci ; je ne mange pas de cela ; je ne mange jamais de rôti ; je ne mange jamais de lapin ; je ne saurais rien manger il y a du poivre, de la muscade, de l’oignon, etc. » 

« Quand on mange, il ne faut pas manger vite ni goulûment, quelque faim que l’on ait, de peur de s’engouer ; il faut en mangeant joindre les lèvres, pour ne pas laper comme les bêtes. » 

« Moins encore faut-il en se servant, faire du bruit et racler les plats, ou ratisser son assiette en la desséchant jusqu’à la dernière goutte. »

Du tutoiement obligatoire de la Révolution à l’instauration du Code civil

Deux siècles plus tard, en plein Second Empire, la France est dirigée par Napoléon III et connaît une expansion industrielle fulgurante.

Après une période dictatoriale, le neveu de Napoléon jette du lest, relançant l’instruction publique, engageant la rénovation de Paris avec le Baron Haussmann. Le droit de grève est accordé aux ouvriers et l’empire colonial étend la puissance de la France sur tous les continents.

Mais presque 80 ans après l’abolition des privilèges et l’instauration de la Terreur qui obligea les Français à se départir de toute forme de politesse et de bonnes manières, symboles mêmes de l’Ancien Régime et des civilités aristocratiques, les deux empires successifs ont trouvé des occasions de renouer avec le savoir-vivre à la française.

Avec Histoire de la politesse, l’historien Frédéric Rouvillois revient sur les effets de la Révolution sur les mœurs françaises.

Il explique ainsi sur RetroNews : « Dans la perspective de déconstruction véritable de l’Ancien Régime et de la mise en place de l’homme nouveau, de l’homme ‘régénéré’, il faut supprimer les règles de politesse considérées à la fois comme des archaïsmes dans une philosophie qui se réclame déjà de l’idée du Progrès, mais qui renvoient aussi à une société fondamentalement inégalitaire, hiérarchisée. Si l’objectif est d’avoir des hommes nouveaux qui sont fondamentalement des citoyens, autrement dit des égaux participant également à l’élaboration de la volonté générale, il faut, estiment les révolutionnaires, démonter tout ça. »

Le vouvoiement, tout comme l’emploi de monsieur ou madame, deviennent des mots prohibés face à « cette nouvelle civilité républicaine ».

L’arrivée de Napoléon 1er au pouvoir sonnera le retour à une forme de politesse codifiée notamment au sein de la famille et dans les relations hommes-femmes.

Première page du code civil napoléonien de 1804 ; image Wikipedia

L’historien énumère ainsi quelques exemples, typiques de « cette nouvelle anthropologie du XIXe siècle » :

« La règle fameuse selon laquelle l’homme doit entrer le premier dans un restaurant ou marcher le premier dans un escalier n’a pas pour objectif d’éviter que l’homme regarde les fesses de la dame qu’il précède, mais parce qu’il est supposé, dans cette reconstruction mythologique de la politesse, prévenir un danger qui pourrait s’abattre sur la femme. De même, dans le lit conjugal, la femme est du côté du mur pour que l’homme puisse la protéger et, au restaurant, elle prend la banquette pour cette raison. Toute une série de règles qui nous paraissent aujourd’hui saugrenues sont liées à cette vision du monde, cette anthropologie bien particulière de l’époque. »

Un Guide des gens du monde

Pourtant, c’est bien une femme, la comtesse Anaïs de Bassanville, écrivaine pour les femmes et la jeunesse, qui va tenter de rassembler par écrit les règles de savoir-vivre formant l’étiquette dans la société de l’époque.

Le Code du cérémonial, sous-titré Guide des gens du monde dans toutes les circonstances de la vie, paraît en 1867 et fera grand bruit dans la presse, à l’image du Figaro qui moquait gentiment certains passages, les qualifiant de « naïveté surhumaine ».

Alors, que contient ce Code du cérémonial ? L’ouvrage est écrit selon les priorités des règles à respecter en société, aussi les cérémonies religieuses, mariage en tête, sont décrites avec force détails. Soucieuse de la diversité religieuse, la comtesse décrit l’étiquette requise chez les catholiques, les protestants et les juifs, principales religions représentées alors, à cette époque en France.

Par exemple, aussi insolite que cela puisse paraître de nos jours, en ce XIXe siècle, afin de faire sa demande en mariage, un prétendant doit suivre la directive suivante : « Si vous avez rencontré dans le monde une jeune personne qui vous plaise et que vous désiriez épouser, vous devez charger des amis communs de s’adresser à la famille de cette jeune fille, pour savoir si votre demande sera agréée. »

Photo d’illustration (Crédit photo Archive Photos/Getty Images)

En cas d’acceptation de la famille, le jeune homme est alors admis à rendre régulièrement visite à sa promise, « le jeune homme est reçu intimement, mais pas familièrement », amenant la comtesse à préciser tout de même la subtilité des faits : « Cette distinction est délicate, nous allons l’expliquer. Ce serait par exemple, manquer absolument de savoir-vivre que de ne pas se présenter toujours dans une toilette soignée. La jeune fille ne peut, de son côté, recevoir son prétendu en négligé. »

Bref, si certains y voient avant tout du « paraître », d’autres y relèveront juste une marque de respect des uns envers les autres.

Après avoir décrit l’étiquette requise lors des mariages, baptêmes et décès, la comtesse de Bassanville en vient aux relations mondaines, qui s’expriment depuis le contenu des courriers jusqu’aux invitations à des fêtes et dîners ou de simples visites de courtoisie.

Les relations hommes-femmes y sont particulièrement précisées.

Par exemple, tout au long d’un dîner, les hommes doivent porter une attention particulière aux femmes assises autour d’eux, à l’exemple du port de la serviette. « Un homme ne doit pas déployer sa serviette avant que les dames qui sont à ses côtés aient déployé les leurs. »

Les relations avec le personnel de maison y sont aussi codifiées.

« Si on a quelque chose à demander à un domestique, on ne doit pas l’appeler, mais profiter du moment où il regarde de votre côté pour lui faire un petit signe. »

Au fil des années, l’ouvrage se révélera être une référence en matière de savoir-vivre et, à la mort de Mme de Bassanville, Le Figaro lui-même rendra hommage à « cette excellente femme » qui avait su redonner ses lettres de noblesse à « la politesse française », rapporte ainsi RetroNews.

« Le savoir-vivre ! Par ce temps de démocratie à outrance, cette qualité si française ne sera bientôt plus qu’un souvenir – étiquette sur un bocal vide, pavillon couvrant une marchandise frelatée », déplorait ainsi le quotidien en ce 7 novembre 1884.

Le savoir-vivre contemporain

La propagation des idéologies marxistes-léninistes couplée aux deux guerres mondiales du XXe siècle participeront, entre autres, à une mutation profonde des comportements, non seulement dans les pays devenus communistes tels que la Russie ou la Chine, mais bel et bien dans les pays d’Occident.

En France, la révolution de mai 1968 conduira à une forme de libéralisme prônant, à travers le féminisme et la lutte des classes, la disparition de nombre de règles de savoir-vivre : une fois de plus, la galanterie ou la politesse sont reléguées au rang d’hypocrisie sociale.

Mais, depuis les années 2000, on assiste à un regain d’intérêt pour les civilités et les bonnes manières. De la baronne de Rothschild aux différents blogs de passionnés tels que Hanna Gas (apprendre-les-bonnes-manieres.com), en passant par les séries télévisées telles que Downtown Abbey ou Hercule Poirot, nombreux sont les Français, mais plus largement, Européens, Asiatiques ou Américains à souhaiter découvrir les modes de vie d’autrefois où la galanterie, la politesse et les codes vestimentaires agrémentaient les relations entre humains…

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