Populisme : tous anti-système ?

21 novembre 2016 Mis à jour: 23 novembre 2016

Après l’élection de Donald Trump et le Brexit, les différents candidats à l’élection présidentielle française rivalisent dans leur tentative d’incarner le renouveau

«  Yes, she can ». Outre- Atlantique, les journalistes scrutent les futurs ricochets du populisme post-Brexit et, désormais, post-Trump. Prochaine étape, selon eux : la France, et Marine Le Pen. Le constat ne fait pas dans la demi-mesure, même après avoir compris que le processus électoral français est un garde-fou prévenant l’élection de la présidente du FN à la présidence de la République, les différents médias américains, de The Independent à Politico, tiennent le pari que la France pourrait à son tour succomber aux sirènes du populisme.

Après tout, Steve Bannon, directeur de campagne de Donald Trump, l’a dit : si la France est « l’endroit où il faut être », c’est principalement pour « ses jeunes entrepreneurs » et « les filles Le Pen », dont Marion Maréchal-Le Pen est « la nouvelle étoile montante ». Première et quasi-seule personne politique a avoir chaleureusement félicité son élection, la présidente du FN joue désormais la proximité avec le nouveau président américain.

La vague du populisme atteindrait-elle nos rivages ? Accents accusateurs, usage aléatoire de la statistique, petite phrase en coin et, parfois, gros mensonges… les symptômes courants des démagogues sont désormais monnaie courante au sein de la classe politique, même si l’usage en diffère. Loin d’être l’apanage des extrêmes, les discours populistes, protéiformes, deviennent une donnée intrinsèque à la vie publique et à la démocratie.

Populisme de droite et de gauche

Si le discours de Donald Trump a bien été désavoué par une large partie des politiques français – à l’exception de Jean-Frédéric Poisson ou de Nicolas Sarkozy – le rejet des élites ou du système, qui reste son ingrédient premier, connaît toujours autant de succès. Durant le Brexit, Boris Johnson, ancien Maire de Londres et chef de file des pro-Brexit, comparait l’Europe à Hitler, et martelait que le Royaume-Uni devait s’acquitter de 350 000 livres par semaine à cette dernière – alors que la somme, considérant les retours sous forme d’aides et de subventions, serait trois fois moins élevée. En France, le discours de rejet est sensiblement le même. « On souhaite qu’en France aussi, le peuple puisse renverser la table autour de laquelle les élites se partagent ce qui devrait revenir aux Français », indiquait Marine Le Pen à la BBC, rapprochant ainsi la situation des deux pays.

Pour autant, face à la crise de confiance envers la politique d’un nombre croissant de citoyens, la promesse d’une nouvelle donne au pouvoir devient elle-même un positionnement. Bruno Le Maire affirme être le « candidat du renouveau », Emmanuel Macron entonne « ce système, je le refuse », Nicolas Sarkozy dénonce « les élites » et Arnaud Montebourg présente un projet « alternatif aux appareils politiques et à la pensée unique ». Et les mêmes messages reviennent au fil des interventions : quand Manuel Valls explique que la désindustrialisation n’est « pas une fatalité » et annonce étudier de « nouvelles pistes » à destination de la classe ouvrière le 10 novembre, Emmanuel Macron annonce sa candidature à la présidence de la République dans une salle de maintenance automobile du CFA, sur une scène improvisée entre deux rangées de voitures en réparation.

Le mimétisme et la surenchère paraissent toutes deux inévitables, tant à droite qu’à gauche. Opposé aux menus de substitution dans les cantines scolaires, Nicolas Sarkozy a suggéré lors de son meeting à Neuilly, le 7 novembre, une « double ration de frites » pour le petit qui « ne mange pas de jambon ». Car, d’après lui, il faut « la même règle et le même menu pour tout le monde. C’est ça, la République ».

Et quand le candidat de droite parle de supprimer le regroupement familial, Alain Juppé entend « lier le regroupement familial à l’exercice d’un emploi » pour ne pas « vivre des revenus de l’assistance ou de remplacement ». Or, l’ancien Premier ministre projette une mesure déjà existante, car la loi stipule qu’un regroupement n’est possible que si un individu justifie de « ressources stables issues d’un travail salarié ou non-salarié ».

Surinformation

Comment distinguer la frontière entre propositions originales, demi-vérités et mensonges à peine voilés ? Même s’ils sont anti-           système, les différents candidats ne sont pas en marge dudit système qui les portent. La surinformation contribue largement à rendre assez floue la teneur des programmes politiques. D’après Xavier Mellet, le procès de populisme serait à éviter. « À quoi bon développer un projet complexe et cohérent pour gagner, alors que les chaînes d’information en continu, en particulier, privilégient les propositions chocs, isolées de toute vision d’ensemble ou de constats sur l’état de la société », remarque Xavier Mellet, doctorant en science politique dans une tribune accordée à Libération.

« Les politiciens en campagne ne maîtrisent pas la pénétration de leurs idées dans la sphère publique, et se contentent de tenter des coups. Ils lancent ainsi de nombreuses propositions, de sorte qu’au moins l’une d’elles circule largement et devienne un enjeu central », continue-t-il. L’existence médiatique contraindrait elle-même les différents candidats à une surenchère superficielle. Difficile de blâmer les électeurs eux-mêmes : il est plus aisé de se souvenir de petites phrases que des multiples propositions s’étalant à longueur de pages dans des programmes servant de références. À l’heure du numérique et de la communication effrénée, les 140 caractères de Twitter sont des messages plus susceptibles de marquer l’inconscient. Aucun candidat n’a su utiliser les réseaux sociaux comme Donald Trump.

Et si, plus simplement, le populisme est une donnée essentielle à l’exercice de la démocratie ? Car si le décryptage des diverses propositions et des profils des candidats s’avère à la fin un exercice bien complexe, l’idée d’une faille propre au système n’est pas nouvelle. Dès l’apparition de la démocratie athénienne, Socrate mettait en garde contre les sophistes, ces citoyens-politiciens et orateurs éloquents enclins à la manipulation de la vérité à des fins personnelles. Les Grecs, créateurs des premières formes de démocratie, étaient aussi les premiers à la critiquer. Eux-aussi étaient « anti-système ».

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