La prochaine cible du PCC : les groupes financiers chinois

Les mesures prises par Pékin à l'encontre du secteur financier chinois vont accentuer la tendance à la baisse des actifs chinois
Par Anders Corr
18 octobre 2021
Mis à jour: 18 octobre 2021

Les institutions financières en Chine sont apparemment de connivence avec les plus grandes entreprises privées. Xi Jinping lance une campagne d’inspection à leur encontre. L’initiative va probablement accroitre son pouvoir politique, mais elle risque également de nuire à la croissance économique du pays.

Après avoir ciblé les secteurs des médias, de l’éducation, des jeux et de la technologie en Chine, et engendré un manque à gagner de milliards de dollars, le Parti communiste chinois (PCC) se mobilise à présent contre les entreprises financières.

Selon un article exclusif de Lingling Wei publié dans le Wall Street Journal, Xi Jinping « s’attaque aux relations que les banques d’État chinoises et autres institutions financières de premier plan ont développées avec de grands acteurs du secteur privé. Il renforce ainsi sa volonté de limiter les forces capitalistes au sein de l’économie ».

Cette mesure va accentuer la frilosité des investissements étrangers en Chine et augmenter les pressions centralisatrices qui alimentent la fuite des capitaux.

Catherine Wood, la célèbre fondatrice et dirigeante d’Ark Invest, a mis ainsi en garde, le 12 octobre, qu’un ralentissement économique devenait de plus en plus évident en Chine, avec d’immanquables répercussions sur l’économie mondiale et sur les matières premières.

« Je pense vraiment que les décideurs politiques en Chine commencent à jouer avec le feu », estime Catherine Wood. « Nous reviendrons sur cette période dans six mois et nous dirons : ‘N’était-il pas évident qu’il allait y avoir un ralentissement majeur et inattendu en Chine ?’ »

En 2020, le fonds d’innovation phare de Catherine Wood (surnommée la « prêtresse de Wall Street »), l’Ark Innovation Fund, a atteint une valeur de 19,7 milliards de dollars, devenant le plus performant des fonds d’actions américains.

En septembre, Xi Jinping a annoncé qu’il allait lancer de grandes procédures d’inspections auprès de 25 institutions financières d’État primordiales dans l’économie chinoise.

Selon les sources du Wall Street Journal, les inspections se focaliseront sur les relations trop étroites entre les banques d’État, les régulateurs financiers, les fonds d’investissement et les plus grands groupes privés (surtout ceux que le PCC a déjà pris pour cible, China Evergrande Group, Didi Global Inc. Ant Group, etc.).

Logo du siège du groupe Ant à Hangzhou, dans la province chinoise du Zhejiang (est), le 13 octobre 2020. (STR/AFP via Getty Images)

L’argent des banques d’État a certes aidé ces groupes à vaincre leurs concurrents étrangers, mais Xi Jinping reste apparemment méfiant sur la manière dont ces investissements ont surtout favorisé l’émergence de rivaux puissants, de milliardaires chinois potentiellement redoutables pour lui, devenus des célébrités tout en s’avouant critiques à l’égard de l’État.

« Tous ces investissements représentaient-ils les intérêts de l’État ou ceux de quelques individus ? », explique l’une des sources du Wall Street Journal. « Là est la question. »

Cibler des entreprises déjà en difficulté avec Pékin, ou dans le cas d’Evergrande, avec le marché, fait apparaitre plusieurs failles du système chinois. Une application biaisée de la loi devient tangible et elle sous-tend une incapacité du gouvernement à anticiper les dangers. On relève, par ailleurs, que le régime n’hésite pas à imposer ses règles après coup au risque d’aggraver les difficultés.

La démarche de Xi Jinping est confuse. Elle consiste à vouloir tirer avantage des principes du marché libre, qui améliorent la croissance, tout en dénonçant le capitalisme pour promouvoir des préceptes communistes voués à l’échec. Autant de contradictions qui effrayent les investisseurs et plombent une économie chinoise aux performances déjà médiocres en comparaison à celles du Japon, de la Corée du Sud ou de Taïwan.

Le programme économique de Xi Jinping tend à rendre les entreprises financières, les régulateurs et les entreprises privées doublement réfractaires au risque, ainsi l’efficacité économique et la croissance chinoise n’ont d’autre option que de péricliter.

À compter de ce mois-ci, selon les sources du Wall Street Journal, la Commission centrale d’inspection de la discipline examinera les dossiers de 25 institutions publiques et enquêtera sans complaisance sur leurs investissements, leurs prêts, leur conformité à la réglementation, et, avant tout, leurs transactions avec les grands groupes privés prépondérants.

Un ouvrier marche devant le siège d’Evergrande à Shenzhen, dans le sud-est de la Chine, le 26 septembre 2021. (Noel Celis/AFP via Getty Images)

La campagne aura aussi une dimension politique. Le chef de l’organe anti-corruption de Xi Jinping ayant annoncé le 26 septembre que les inspecteurs « rechercheront minutieusement toute déviation politique ».

S’ensuivront probablement des poursuites judiciaires, des audiences disciplinaires, une rémunération à la baisse des cadres du Parti et des remous sur le marché. Du pain béni pour ces fonctionnaires du ministère des Finances qui cherchent à réduire depuis bien longtemps les compensations du secteur financier.

« L’examen minutieux du secteur financier intervient également du fait que Pékin souhaite émanciper l’économie de sa dépendance aux constructions frénétiques alimentées par la dette, à l’origine des turbulences dans le secteur immobilier chinois », poursuit Lingling Wey. « En étendant sa campagne économique, Xi Jinping risque d’engendrer une dynamique particulièrement néfaste pour la croissance dans les mois à venir. »

Elle ajoute : « Un risque pour Xi Jinping et la Chine est qu’un examen aussi approfondi puisse rendre le système financier du pays encore moins accessible pour les petites entreprises privées qui luttent déjà contre le manque de financement. »

Mme Lingling cite certains observateurs constatant que de nombreuses banques commencent déjà à réduire leurs prêts aux entreprises privées. Si les capitaux sont verrouillés, la croissance économique tant vantée par le régime va immanquablement chuter, cette fameuse croissance qui repose essentiellement sur la construction de villes fantômes.

Officiellement, l’objectif de Xi Jinping est de protéger la Chine des géants privés qui cherchent à « s’emparer » du secteur financier et qui diminuent le contrôle du Parti sur l’économie. En ciblant certaines des plus grandes entreprises en difficulté, les enquêteurs prétendent vouloir affaiblir les dérives déontologiques liées aux fréquents sauvetages.

Evergrande, par exemple, dont la dette s’élève à plus de 305 milliards de dollars. Le 11 octobre, le groupe manque son troisième paiement d’intérêts sur des obligations en dollars. D’autres entreprises chinoises préviennent actuellement les investisseurs qu’elles risquent bientôt d’être en défaut de paiement. Fantasia, la rivale d’Evergrande, a également manqué un paiement de sa dette.

La probabilité de nouveaux défauts de paiement dans le secteur immobilier chinois, qui représente 5 000 milliards de dollars, n’a cessé d’attiser les inquiétudes des investisseurs mondiaux quant à la contagion de la dette à d’autres secteurs, ce qui a fait grimper les écarts de taux d’intérêt de certaines dettes d’entreprises chinoises à haut rendement à plus de 23 % le 12 octobre.

Selon une note de Capital Economics, « même après une restructuration ordonnée des promoteurs les plus touchés, avec une contagion minimale du système financier, le secteur du bâtiment va inévitablement ralentir très fortement ».

« Ils veulent effrayer le marché de sorte à éliminer les aléas psychologiques », déclare Michael Pettis, expert financier à l’Université de Pékin, au Financial Times. « Evergrande risque de devenir incontrôlable parce que les gens changent leur mode de fonctionnement pour se protéger, ce qui est parfaitement rationnel. Mais si les gens le font systématiquement, [la crise] s’auto-génère et la situation s’aggrave », explique-t-il.

Le fait de cibler le secteur financier chinois est également un moyen pour Xi Jinping de fragiliser ses rivaux politiques, notamment en réduisant davantage la base de pouvoir de Wang Qishan, qui occupe le poste essentiellement symbolique de vice-président. Deux des proches collaborateurs de Wang Qishan traversent actuellement une période difficile : Dong Hong, son assistant de longue date, accusé d’avoir accepté plus de 71 millions de dollars de pots-de-vin, et Chen Feng, président de HNA Group, en faillite depuis l’année dernière, actuellement en détention, selon une annonce du groupe en septembre, pour des infractions pénales.

Le dirigeant chinois Xi Jinping (à gauche) se tient debout alors que Wang Qishan (à droite), ancien secrétaire de la Commission centrale d’inspection de la discipline, arrive pour la première session de la 13e Assemblée nationale populaire du PCC à Beijing, en Chine, le 17 mars 2018. (Greg Baker/AFP via Getty Images)

Le récent harcèlement opéré par Xi Jinping sur les médias privés a bien atteint Qi Wang, qui est un allié du fondateur de la société privée Caixin Media, et de Jack Ma, le directeur de la société Alibaba Group Holding qui contrôle un empire médiatique privé (comprenant des actions de Caixin).

« Tandis qu’il était le champion de la lutte anti-corruption de Xi Jinping durant le premier mandat de ce dernier, Qi Wang a largement évité d’enquêter sur le secteur financier, préférant mener des enquêtes dans d’autres secteurs de l’économie », selon Mme Lingling. « Mais les risques financiers en Chine n’ont cessé d’augmenter, en partie à cause des prêts excessifs accordés par les banques d’État à certaines entreprises de grande envergure bien introduites. »

Quelles que soient les véritables motivations de Xi Jinping pour s’attaquer au secteur financier chinois, son pouvoir sur le continent va nettement se renforcer. Dans la lignée de sa campagne de lutte anti-corruption, débutée en 2012, Xi Jinping peut désormais enquêter de manière plus approfondie et plus sélective sur ses rivaux milliardaires et les poursuivre pour malversations financières. Ses ambitions pour consolider son pouvoir totalitaire en seront d’autant avantagées. En revanche, ses projets de croissance économique risquent d’en pâtir, ainsi que sa volonté d’étendre son contrôle territorial à l’étranger. Aux investisseurs et à l’ensemble du monde de rester aux aguets.

Anders Corr est titulaire d’un BA/MA en sciences politiques de l’université de Yale (2001) et d’un doctorat en administration de l’université de Harvard (2008). Il est directeur de Corr Analytics Inc. et éditeur du Journal of Political Risk, et a mené des recherches approfondies en Amérique du Nord, en Europe et en Asie. Il est l’auteur de « The Concentration of Power »(La concentration du pouvoir), à paraitre en 2021, et de « No Trespassing »(Défense d’entrer), et a édité « Great Powers, Grand Strategies » (Immenses pouvoirs, grandes stratégies).


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Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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