Professeur décapité à Conflans-Sainte-Honorine : apprendre la France plus que la République

Par Christian Vanneste
24 octobre 2020
Mis à jour: 24 octobre 2020

Un homme en a assassiné un autre. S’agit-il d’un meurtre religieux commis au nom des préceptes islamiques ? Certes, le Coran et les hadiths comprennent des appels à tuer les mécréants, mais il ne suffit pas de se dire musulman et de lire ces textes pour s’y conformer à la lettre. Ce ne sont jamais les idées froides qui tuent, mais le sentiment puissant d’appartenir à une identité pour laquelle la mort de l’autre est plus qu’une possibilité, une nécessité vitale. Egorger, décapiter sont des actes qui signent une appartenance. Les motifs pour le faire sont secondaires.

L’assassin de Samuel Paty est un Tchétchène, un peuple dont la tradition guerrière est établie, et au sein duquel le salafisme, le retour à l’islam féroce des premiers temps, a pu récemment prospérer. L’identité du professeur français est aux antipodes de celle de son assassin : un héritier du christianisme et des Lumières, qui a appris à aimer son prochain, à ne pas le discriminer, mais en le faisant quand même un peu, par respect pour sa différence, et pour enseigner les valeurs de la république, la liberté d’expression, par exemple.

L’impasse dans laquelle nous conduit cette confrontation est patente : comment apprendre à accepter qu’on puisse rire de tout sans blesser ceux qui ont encore une vague idée du sacré, sans provoquer ceux pour qui cette vague idée est le ressort de leur ego identitaire ? Mais comment accepter l’affirmation de ces différences affichées sans renoncer à la maison commune, à cette République qu’on ne cesse d’invoquer à mesure qu’elle s’efface de la réalité ?

On ne lutte pas contre les identités vibrantes des adolescents désireux de combler le vide sidéral de notre société de consommation, de notre matérialisme intégral, avec des abstractions sèches que le réel dément à chaque instant. La République, la liberté, l’égalité, la laïcité, et plus encore la fraternité totalement absente d’une nation qui ne se réveille que pendant quelques jours après chaque attentat, ne sont que des mots : qu’est-ce qu’une république foisonnante d’individus hédonistes et de communautés repliées sur elles-mêmes, dépossédée de son âme, le bien commun ? Qu’est-ce que la liberté si variable d’un lieu à un autre, d’une situation enviable à une autre, recluse dans l’espace étroit de ses pauvres moyens ? Qu’est-elle devenue, sinon une peau de chagrin, grignotée par la lutte suicidaire contre les prétendues phobies ? Qu’est-ce que l’égalité tellement ignorée qu’on prétend la réaliser par l’inégalité compensatrice de la discrimination positive ?

Nous en sommes à multiplier les inégalités de toutes sortes pour atteindre un horizon évidemment inaccessible à la nature humaine. Qu’est-ce que la laïcité, sinon la neutralité religieuse, armée contre le catholicisme inséparable de notre histoire, et impuissante face à l’islam, parce que celui-ci, par définition, la refuse ? Comment convaincre un croyant que toutes les religions se valent ? Comment lui faire admettre qu’il est tolérable qu’on se moque de sa foi ? Comment faire respecter la confusion des idées et des comportements qui marque notre culture actuelle quand le plus modéré des adeptes d’une religion pense avec quelque raison que toute société a besoin d’une morale et d’une décence, et qu’à tout prendre celles qui lui viennent de sa croyance sont supérieures au néant de notre relativisme ?

La réaction passionnelle à l’assassinat barbare d’un professeur semble provoquer du bas jusqu’en haut du pays une onde de choc supérieure à l’émotion suscitée par le martyre d’un prêtre, la tuerie de deux policiers devant leur enfant, voire par le sacrifice d’un officier de gendarmerie, ce dernier si typiquement chrétien. Pourquoi ?

D’abord, parce que les victimes étaient certes des symboles de notre pays, mais avec des réserves liées aux opinions des uns et des autres sur l’Église, la police ou l’armée. Cette fois, pour beaucoup, et à gauche notamment, la France est atteinte à la racine, là où, théoriquement, on forme les citoyens. L’école publique est ce qui reste de sacré pour les laïcistes eux-mêmes.

Ensuite, parce qu’il est désespérant de constater que le sanctuaire de la république est profané, qu’il est difficile d’y enseigner les valeurs républicaines, que certains parmi ceux qui sont passés dans le creuset sont demeurés étrangers, ne se sont pas assimilés. Enfin, parce qu’on voit bien le véritable péril : l’autocensure des enseignants par précaution, et donc l’abandon de l’éducation aux pressions communautaires incompatibles avec le bien commun de notre nation.

La lutte doit être menée sans merci. Elle implique non seulement le retour formel de l’autorité au travers de tous ceux qui la détiennent légitimement, mais aussi un changement profond du contenu des discours et de l’enseignement : non plus le flou républicain, mais l’identité française avec pour conséquence de refuser sur notre sol, et plus encore au sein de la communauté nationale, ceux qui ne s’y intègrent pas parce qu’ils ne l’aiment pas.

Ancien professeur de philosophie au Lycée industriel et commercial privé (LICP) de Tourcoing, Christian Vanneste a exercé plusieurs mandats électifs sous les couleurs du RPR et de l’UMP. Conseiller régional du Nord-Pas-de-Calais et membre du conseil municipal de Tourcoing pendant de nombreuses années, il a aussi été député du Nord sous trois législatures. Christian Vanneste est également président d’honneur de l’association Famille et Liberté, membre du club économique Les Réformateurs et a écrit plusieurs ouvrages.

Cet article a été initialement publié sur le blogue de Christian Vanneste le 22 octobre 2020.

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