Quelles empreintes laissent les grandes épidémies sur les sociétés?

Par Epoch Times avec AFP
15 mars 2020
Mis à jour: 15 mars 2020

Pays à l’arrêt, frontières bloquées, économies au ralenti, écoles fermées: en quelques semaines, le coronavirus a imprimé sa marque sur presque toute chose.

Quelles empreintes les grandes épidémies passées comme la grippe espagnole de 1918 ou la peste noire du XIVe siècle ont-elles laissées sur les sociétés?

L’Europe à la fin du Moyen-âge ou au sortir de la première guerre mondiale n’a pas grand-chose à voir avec la société d’aujourd’hui, hyper-connectée et mondialisée.

« Mais une épidémie est toujours un moment de test pour une société et une époque », estime l’historien des sciences Laurent-Henri Vignaud, de l’Université de Bourgogne.

« Elle met en danger le lien social, déclenche une forme larvée de guerre civile où chacun se méfie de son voisin », souligne-t-il.

« Au stade où nous en sommes, cela donne ces scènes grotesques où des clients de supermarché se battent pour le dernier paquet de papier toilette… Plus tragiquement en Italie, des médecins doivent choisir de sauver un patient plutôt qu’un autre faute de matériel, comme en situation de guerre », selon M. Vignaud.

Crée une distance minimale à l’autre

Instauration de quarantaines, invention de méthodes de désinfection : les grandes épidémies ont tout d’abord marqué « notre système sanitaire », explique l’historien et démographe Patrice Bourdelais, de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

La grippe dite « espagnole » à la fin de la première guerre mondiale a eu « un effet structurant sur l’histoire de la santé », souligne le géographe Freddy Vinet, de l’Université Paul Valéry de Montpellier.

Cette grande pandémie moderne avec ses 50 millions de morts a fait prendre conscience de la nécessité d’une gestion mondiale du risque infectieux et fait émerger une génération de jeunes médecins spécialistes des virus.

Autre type d’impact: « sur le plan des comportements, s’est créée une distance minimale à l’autre qui est supérieure dans nos sociétés occidentales à ce qu’elle est dans d’autres », indique M. Bourdelais.

Désignation de boucs émissaires

Les épidémies conduisent aussi à la désignation de boucs émissaires, selon cet historien. « Nous avons vécu un petit épisode de xénophobie contre les Chinois au début de la présente épidémie », rappelle-t-il.

Durant la grande épidémie de peste qui ravage l’Europe médiévale entre 1347 et 1351, les populations juives sont la cible d’attaques exacerbées, parfois de massacres comme en 1349 à Strasbourg, où près de 1.000 Juifs sont brûlés.

Les grands épisodes de peste induisent aussi des « réactions de type épicurien » de fuite en avant, de dépenses sans compter: « les gens choisissaient le cabaret ou la taverne et vivaient chaque jour comme s’il devait être le dernier », rapportent les historiens britanniques William Naphy et Andrew Spicer dans l’ouvrage « La Peste noire, 1345-1730 ».

D’autres au contraire choisissent de se retirer du monde, comme le rapporte l’écrivain italien Boccace (1313-1375), qui dans le Décaméron raconte la réclusion volontaire de dix Florentins hors la ville pour échapper à la peste.

« Coproduction entre nature et sociétés »

« Une épidémie, c’est une coproduction entre nature et sociétés, entre microbes et humains. Un germe ne devient dangereux que dans certaines circonstances », souligne Laurent-Henri Vignaud.

Ainsi la peste noire ravage à la fin du XIVe siècle une « Europe en pleine forme où les échanges commerciaux sont intenses, les villes populeuses, les campagnes exploitées jusqu’à saturation », dit-il.

La peste profite de cette prospérité, y met fin et sonne l’arrêt du système de servage qui fondait la société médiévale, explique M. Vignaud.

En 1918, la pandémie grippale a des conséquences économiques « finalement assez faibles au regard des effets de la guerre en Europe », note Freddy Vinet.

Une exception car en règle générale les épidémies ont des effets économiques importants, « interrompant les échanges » et « réorientant le commerce vers d’autres voies », selon M. Bourdelais.

A l’époque médiévale, il est probable que la répétition des épidémies de peste sur le bassin méditerranéen ait profité au développement des villes du nord de l’Europe, souligne-t-il.

Aujourd’hui, des crises sanitaires à répétition en Chine, centre manufacturier de la planète, pourraient inciter à diversifier les sites de production et d’approvisionnement, ajoute-t-il.

 

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