Quelques leçons apprises des épidémies de peste dans l’Europe médiévale

Les fléaux qui ont bouleversé la société au cours des siècles passés ont également nécessité des plans d'action économique
Par Kriston R. Rennie
21 mai 2020
Mis à jour: 22 mai 2020

La peste noire (1347-51) a dévasté la société européenne. Quarante ans après l’événement, le moine et chroniqueur anglais Thomas Walsingham a écrit : « Tant de misère a suivi cette catastrophe, qu’après, le monde n’a jamais retrouvé à son état antérieur. »

Ce commentaire du Moyen Âge reflète une réalité vécue : un monde bouleversé par la peur, la contagion et la mort.

Pourtant, la société s’est rétablie. La vie a continué malgré l’incertitude. Mais la situation est devenue difficile, la peste est demeurée une menace.

Rétablissement lent et pénible

Le monde de l’après-mort ne s’est « pas amélioré par son renouveau ». Le moine français Guillaume de Nangis se plaignait de voir que les hommes étaient devenus plus « avares et cupides », « avides et querelleurs » et plus impliqués dans « les bagarres, les disputes et les procès ».

La pénurie de main-d’œuvre s’est alors fait sentir de manière aiguë. La revue contemporaine Historia Roffensis rappelle que des parcelles de terre sont restées « en friche » en Angleterre, dans un monde qui dépendait de la production agricole.

Une pénurie de marchandise s’est ensuivie rapidement, obligeant certains propriétaires du royaume à réduire ou à exonérer les loyers pour garder leurs locataires. « Si les ouvriers ne travaillent pas », disait le prédicateur anglais Thomas Wimbledon, « les prêtres et les chevaliers doivent devenir cultivateurs et bergers, sinon ils vont mourir faute de nourriture ».

Parfois, la motivation est revenue par la force. En 1349, le gouvernement anglais a publié une ordonnance pour les travailleurs (Ordinance of Laborers), qui a fixé des salaires et des traitements identiques à ceux d’avant la peste de 1346 pour les hommes et les femmes en bonne santé.

D’autres fois, la reprise a été plus naturelle. Selon le frère carmélite français Jean de Venette, « partout, les femmes conçoivent plus facilement que d’habitude », aucune n’est stérile et les femmes enceintes abondent. Plusieurs ont donné naissance à des jumeaux et à des triplés, marquant le début d’une nouvelle ère après une mortalité aussi importante.

Un ennemi commun et familier

Puis, la peste est revenue. Une deuxième peste a frappé l’Angleterre en 1361. Une troisième vague a touché différents pays en 1369. Une quatrième et une cinquième vagues ont suivi successivement en 1374-79 et 1390-93.

À la fin du Moyen Âge et au début des temps modernes, la peste était présente en permanence. Entre 1348 et 1670, écrivent les historiens Andrew Cunningham et Ole Peter Grell, la peste se manifestait régulièrement et de façon récurrente :

« … parfois à travers de vastes régions, parfois seulement dans quelques localités, mais sans omettre un seul élément de cette longue et triste chaîne. »

La maladie a touché les communautés, les villages et les villes, avec des risques plus importants dans les centres urbains. Avec une population dense, Londres n’a guère été épargnée par la maladie, avec des épidémies importantes en 1603, 1625, 1636 et la « Grande Peste » de 1665, qui a touché 15 % de la population de la ville.

Aucune génération n’a échappé à ses foudres.

Maîtriser le désastre

Les gouvernements n’ont pas hésité à réagir. Si leur expérience acquise n’a jamais pu empêcher une épidémie, la gestion de la maladie a permis d’atténuer les catastrophes futures.

La reine Elizabeth Ière a adopté en 1578 une ordonnance contre la peste qui a permis de mettre en place une série de contrôles pour venir en aide aux personnes infectées ainsi qu’à leurs familles. Dans toute l’Angleterre, une initiative gouvernementale veillait à ce que les personnes infectées ne quittent pas leur domicile pour se nourrir ou travailler.

Des maisons de la peste ont également été construites pour loger les malades et protéger les bien-portants. En 1666, le roi Charles II a ordonné à chaque ville « de se tenir prête à affronter toute infection ». Si une personne infectée était découverte, elle était éloignée de la maison et de la ville alors que la maison restait fermée pendant 40 jours, marquée d’une croix rouge et accompagnée du message « Seigneur, ayez pitié de nous » fixé sur la porte.

Dans certains cas, des barrières, ou cordons sanitaires, ont été construits autour des communautés infectées. Mais elles ont parfois fait plus de mal que de bien. Selon l’historien des Lumières Jean-Pierre Papon, les habitants de la ville provençale de Digne ont été empêchés en 1629 de partir, d’enterrer leurs morts et de construire des cabanes, où ils auraient pu être isolés de la maladie en toute sécurité.

État et autorité morale

Les mesures expérimentales et réglementaires n’ont pas toujours été efficaces.

La grande peste qui a frappé la ville de Marseille, dans le sud de la France, entre 1720 et 1722, a tué environ 100 000 personnes. Après l’arrivée du Grand Saint-Antoine, un navire marchand revenant du Levant, les « soins et les remèdes appropriés » pour prévenir les conséquences fatales de cette maladie ont été retardés et ignorés. La maladie s’est propagée dans tous les quartiers de la ville.

La peste y a fait rage en quelques semaines. Un médecin corrompu, de faux certificats de santé, des pressions politiques et économiques pour décharger la marchandise du navire, et des fonctionnaires corrompus enquêtant sur la propagation initiale de la maladie, tout cela a contribué à une catastrophe qui pouvait à peine être contenue dans le sud de la France.

Les hôpitaux étaient saturés, incapables de « recevoir la grande quantité de malades qui affluaient en masse ». Faisant preuve d’une « double diligence », les autorités ont construit de nouveaux hôpitaux dans les ruelles, « monté de grandes tentes » à la périphérie de la ville, les remplissant « d’autant de lits de paille que possible ».

Craignant une transmission sur ses côtes, le gouvernement anglais a rapidement mis à jour ses mesures de protection. La loi sur la quarantaine de 1721 menace de violence, d’emprisonnement ou de mort toute personne tentant d’échapper à la détention forcée ou refusant d’obéir aux nouvelles restrictions.

Certains ont jugé ces mesures inutiles. « L’infection a peut-être tué des milliers de personnes », a écrit un auteur anonyme, « mais tout verrouiller en a tué des dizaines de milliers… »

Edmund Gibson, l’évêque de Londres et apologiste du gouvernement, n’était pas d’accord. « Lorsque la maladie est grave », écrit-il, « le remède doit l’être aussi ». Ainsi, écrit-il, il ne sert à rien de s’attarder « sur les droits et les libertés, et sur la facilité et la commodité de l’humanité, quand la peste plane au-dessus de nos têtes ».

La mise à l’écart sociale était un résultat inévitable – un mal nécessaire. Mais comme nous le rappellent les expériences médiévales et les premières expériences modernes avec la peste, elle n’est pas un phénomène permanent.

Kriston R. Rennie est chercheur invité à l’Institut pontifical d’études médiévales au Canada et professeur associé d’histoire médiévale à l’université du Queensland en Australie. Cet article a été publié pour la première fois dans The Conversation.

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