Qu’est-ce que l’éducation poétique ?

Explorer le mystère et la beauté du monde par un engagement réel et profond
Par Sean Fitzpatrick
21 septembre 2021
Mis à jour: 21 septembre 2021

J’ai assisté un jour à une conférence sur la République de Platon, dans laquelle le conférencier soulignait comment Socrate soutient que les poètes devraient être bannis de la Cité idéale car ils emploient des arts qui excitent trop les passions et ne sont pas aussi précis et parfaits que les arts rationnels. Une lourde condamnation ! Et quelle défense la Poésie peut-elle se donner, demande le professeur. Comment peut-elle justifier son existence face à un rejet aussi logique ?

Puis il a fait quelque chose de complètement inattendu et merveilleux. Debout sur l’estrade, les yeux pétillants, il s’est mis à chanter la vieille chanson écossaise Loch Lomond. Alors qu’il chantait « Oh, ye’ll tak the high road and I’ll tak the low road » [route vers chez soi vs la route vers la mort], d’autres voix se sont jointes à l’air familier jusqu’à ce que tout le public chante avec lui.

La poésie a répondu par le biais du chant pour être précis, et a gagné la discussion. Ce fut un moment d’éducation poétique : une étrange et belle réalisation ou confirmation de quelque chose de vrai, de bon et de beau, sans précision ou perfection peut-être, mais en même temps, sans la nécessité de persuader, de défendre ou d’excuser.

Quand la logique et la rhétorique échouent

Nous connaissons tous la joie de cette prise de conscience. C’est comme la joie du retour chez soi, du retour à la maison.
Nous connaissons tous la profondeur de la vision d’une chose pour la première fois. Nous connaissons tous ces plénitudes du cœur lorsque, soudain, quelque chose d’ancien et de familier devient nouveau et peu familier. Qu’il s’agisse d’une histoire, d’un lieu ou d’une conversation dont on se souvient depuis longtemps, le fait de revenir à une chose mémorable et d’y trouver un nouveau sens, une nouvelle signification et une nouvelle satisfaction est un aspect essentiel du voyage humain. Et ces pierres de touche, ces moments d’émerveillement, constituent le pilier d’une éducation poétique.

Le célèbre philosophe et théologien Thomas d’Aquin recommandait la poésie lorsque la rhétorique et la logique échouaient. En cela, Thomas d’Aquin, qui a lui-même écrit de nombreuses poésies, faisait allusion à la « poetica scientia ». « Le savoir, c’est le pouvoir », le pouvoir persuasif des mystères pour transmettre des vérités insaisissables, des réalités auxquelles le cœur s’attache plus que ne peut l’esprit.

Le regretté John Senior, professeur à l’université du Kansas, aimait appeler cette expérience pré-rationnelle, ou supra-rationnelle, des choses « connaissance poétique », qui comprend la vérité d’une manière claire mais indistincte : des vérités telles que l’amour, la peur, la joie et toutes les autres de ce type. Tout le monde connaît très bien ces choses, mais elles restent mystérieuses. Ce sont les vérités que la science ne peut pas démontrer, que la rhétorique ne peut pas corroborer, et ces vérités appartiennent à la poésie.

Une surprise familière

Les grands poètes et les grands artistes ont le don de voir les choses avec un regard neuf, de les vivre telles qu’elles sont vraiment. Tout le monde possède cette capacité, mais elle tend à s’émousser ou à s’encroûter sous l’effet de la coutume, surtout dans notre monde artificiel et technologique.

Prenons, par exemple, notre expérience de l’océan, de la mer. Nous l’avons peut-être vu de nombreuses fois. Nous lisons des articles à son sujet, nous le voyons sur des écrans, nous y faisons référence dans des conversations, et nous pensons savoir ce qu’est l’océan.

Puis, un jour, nous nous y rendons et nous le voyons comme si nous ne l’avions jamais vu auparavant. Il est devenu merveilleusement étrange pour nous, et notre cœur s’élève dans la louange d’une création aussi impressionnante. Cette réalité peut se produire avec de nombreuses choses : une pomme, une vieille chanson, un visage chéri. Lorsque cela se produit, nous avons le sentiment d’avoir reçu un cadeau précieux.

De telles découvertes sont le but d’une éducation poétique, et elle est donnée en plantant des vivaces dans l’âme, en imprégnant le cœur de beautés qui peuvent et vont fournir un contexte aux choses de la vie. Ces vivaces de l’âme ne comprennent pas seulement les poèmes proprement dits, mais aussi la poésie de la littérature et de la liturgie.

Le rythme régulier des prières des gens ordinaires et l’impact et l’impression des bonnes histoires font leur chemin dans le sol du cœur, apparaissant ou revenant comme un fruit inattendu dans la vie des enfants devenus adultes, souvent au moment où leur saveur est la plus nécessaire.

C’est dans ces moments de compréhension inattendue, après des années de réflexion parfois, que peut se trouver le sens de la vie. C’est ce qui est en jeu, et c’est un moment éternel. Tels sont les retours d’une éducation poétique.

Un moment poétique sous un frêne

Et ils surviennent quand on s’y attend le moins. Je me souviens avoir rassemblé mes étudiants en littérature et les avoir conduits jusqu’à un grand frêne sur la pelouse du campus de notre école. J’avais auparavant emmené des centaines d’élèves là-bas pour parler de Robin des Bois, mais j’étais loin de me douter, en marchant vers cet arbre, que cette année, et seulement cette année, ce serait tout à fait différent. Les garçons se sont étalés sur l’herbe autour du tronc avec leurs livres, comme ils l’ont toujours fait, et j’ai levé les yeux vers les branches, qui se dégarnissaient rapidement, l’air étant déjà jonché de feuilles jaunes voltigeantes. C’est alors que je l’ai entendu :

“Margaret, are you grieving
Over Goldengrove unleaving?”

[« Margaret, es-tu en deuil
À cause de la chute des feuilles du bosquet doré ? »]

Je me suis soudain souvenue d’un poème que mon professeur de littérature m’avait enseigné – un poème sur l’automne et l’enfance – et c’est à ce moment-là, debout sous cet arbre au tronc doré avec ces enfants, que j’ai compris le poème pour la première fois. Je l’avais mémorisé lorsque j’étais moi-même enfant et je l’avais porté dans mon cœur pendant toutes ces années pour, semblait-il, ce moment précis. J’étais enfin revenu à ce poème. J’ai récité Printemps et Automne de Gerard Manley Hopkins comme je ne l’avais jamais fait auparavant, avec un sens nouveau et réel.

“Leaves, like the things of man, you
With your fresh thoughts care for, can you ?”
[« Les feuilles, comme les choses de l’homme, vous
Avec vos pensées fraîches, pouvez-vous en prendre soin ? »]

Mes yeux ont peut-être scintillé derrière mes lunettes, mais aucun de mes jeunes compagnons n’était plus malin alors qu’ils tiraient sur leurs cravates dans l’air chaud de l’automne et qu’ils attrapaient des feuilles, en attendant de parler de la bataille déchirante entre Little John et Eric o’ Lincoln à la foire de Nottingham. Ils n’étaient pas encore prêts.

Et je n’étais pas non plus prêt pour la surprise qui m’attendait lorsque je suis entré dans le bureau du doyen après ce cours et que je l’ai trouvé en train d’écouter des récitations de G. M. Hopkins par ses élèves de première année. Je suis resté assis, écoutant un garçon qui luttait pour réciter. Puis il s’est arrêté et a dit, frustré : « À quoi bon apprendre ce poème si je ne peux pas en comprendre le sens ? » Quels mots heureux j’avais préparés pour lui. Il faut parfois des années pour apprendre ce que l’on sait déjà. Souvent, nous ne voyons pas comment les biens que nous acquérons nous seront profitables. Une éducation poétique nous éveille au beau en son temps – et l’attente en vaut la peine.

Priser la réalité

La finalité de toute éducation devrait être en partie de donner aux étudiants l’expérience de ce que G. M. Hopkins appelait « la fraîcheur la plus chère au fond des choses ». C’est une raison pour laquelle l’utilisation de technologies intermédiaires, ou de médias, devrait être limitée dans l’apprentissage, mais surtout pour laquelle les étudiants devraient être mis en contact avec les choses réelles et primaires autant que possible. C’est dans ces expériences que réside la base de la connaissance poétique et que peut commencer toute une vie d’indices vers l’essence des choses – les choses essentielles.

Au lieu d’écouter de la musique enregistrée, les élèves devraient apprendre à chanter par eux-mêmes. Au lieu de disséquer des grenouilles mortes, ils devraient aller à leur recherche dans les étangs. Au lieu de lire des comptes rendus des plus grandes histoires jamais racontées dans un manuel, ils devraient les lire eux-mêmes. Ils devraient mémoriser de bons poèmes, apprendre les noms des personnes, des lieux et des choses, et avoir le sens de l’intégration de la réalité.

Il faut une éducation particulière, une éducation poétique, pour apprendre à trouver ces moments délicats où s’affirment les aspects les plus fins de l’existence que nous tenons souvent, ou même habituellement, pour acquis – une éducation qui entraîne l’esprit et le cœur à s’arrêter, à réfléchir et à laisser les beautés les plus subtiles des choses exercer leur influence indéfinissable.

Sean Fitzpatrick fait partie du corps enseignant de la Gregory the Great Academy, un internat situé à Elmhurst, en Pennsylvanie, où il enseigne les sciences humaines. Ses écrits sur l’éducation, la littérature et la culture ont été publiés dans un certain nombre de revues, dont Crisis Magazine, Catholic Exchange et Imaginative Conservative.

 

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