Qu’est-ce qui ne va pas avec la méritocratie?

Par Paul Adams
26 octobre 2019 Mis à jour: 4 novembre 2019

La méritocratie est un système politique, social et économique où les privilèges et le pouvoir sont obtenus par le mérite. Celui-ci est fondé sur la reconnaissance de la valeur par les diplômes, l’expérience, les qualités, les vertus et non d’une origine sociale (système de classe), de la richesse (reproduction sociale) et des relations individuelles (système de « copinage »).

Le terme provient d’un roman dystopique de 1958, The Rise of the Meritocracy, (La Montée de la méritocratie) par le socialiste Michael Young, qui se voulait une oeuvre d’avertissement plutôt que d’approbation du phénomène.

Un tel système, malgré son apparente équité, serait néfaste pour les individus et destructeur pour la société.

M. Young a mis en garde contre la séparation dès leur plus jeune âge des enfants qui sont destinés à réussir dans la vie de ceux qui sont déjà considérés comme des ratés. C’est ce que faisaient à l’époque les nouveaux examens normalisés en Grande-Bretagne, faisait-il remarquer. Cela conduirait non pas à l’équité et à l’égalité, mais à de nouvelles formes de rigidité de classe et de division sociale. Le roman prédit qu’un jour, d’ici 2033, il en résulterait une révolution sociale.

L’attrait de la méritocratie

Le terme anglais « meritocracy » a peut-être été inventé dans les années 1950, mais l’idée de choisir une fonction publique centralisée sur la base du mérite telle qu’évaluée par des examens est attribuée à l’influence de Confucius en Chine.

Au XIXe siècle, la Compagnie des Indes orientales britanniques a adopté une approche méritocratique semblable, fondée sur les diplômes, à l’égard de sa domination de l’Inde. L’idée d’organiser des examens de la fonction publique pour sélectionner des administrateurs bureaucratiques s’est répandue dans la fonction publique britannique elle-même et dans la plupart des pays développés. Elle était destinée à remplacer la corruption et le réseautage au sein de la société, mais coexistait souvent avec eux.

Les avantages d’un tel système ont toujours été plus flagrants que les inconvénients. Elle offre une alternative cohérente et apparemment équitable à la subornation, à l’influence personnelle et politique, aux avantages hérités et aux relations. Aux États-Unis, la nomination à de nombreux postes administratifs par le biais d’examens de la fonction publique est devenue l’alternative préférée aux systèmes de dépouillement, au népotisme, aux pots-de-vin et aux autres formes de corruption.

Il n’est donc pas surprenant que la méritocratie soit devenue le moyen privilégié de distribution des récompenses dans la société. C’était logique, surtout pour ceux qui étaient doués pour passer des examens. Elle favorisait l’efficacité et l’expertise dans l’administration publique, et se méfiait des autres voies d’accès au pouvoir et à l’influence. Il cherchait à remplacer les réseaux d’influence aristocratiques qui aidaient ceux qui étaient favorisés de par leur naissance ou leurs relations à gravir les échelons du succès, ainsi que ceux qui venaient d’en bas avec très peu d’éducation formelle pour diriger des syndicats et des partis ouvriers.

Au Royaume-Uni, Tony Blair, le leader de ce qu’on appelait le « New Labour », qui a été Premier ministre de 1997 à 2007, et Theresa May, Première ministre conservatrice (Première ministre de 2016 à 2019), ont tous deux chanté les louanges de la méritocratie par opposition aux divisions de classe qu’ils considéraient comme séparant la société entre nantis et démunis.

Dans les récits de Theresa May, la méritocratie a donné une chance équitable aux « gens ordinaires » d’exceller et d’accéder à des postes de direction, au lieu des privilégiés. C’était sa vision d’utiliser le système d’éducation pour l’ingénierie sociale, pour progresser vers une « Grande-Bretagne vraiment méritocratique ». Elle voulait que la Grande-Bretagne soit la « grande méritocratie du monde ». Qu’est-ce qui pourrait mal tourner avec une telle vision ? Beaucoup de choses, s’avère-t-il.

Les arguments contre la méritocratie

Les inconvénients, pratiques et théoriques, d’un tel régime sont en partie une question d’équité et en partie une question de répercussions sociales.

Considérant la méritocratie comme un moyen de traiter tout le monde sur un pied d’égalité afin qu’aucun avantage abusif ne soit accordé à ceux qui sont nés privilégiés, certains disent qu’elle ne va pas assez loin.

Non seulement donnez-vous à vos enfants un avantage inéquitable lorsque vous les envoyez dans des écoles privées d’élite ou en leur payant des cours particuliers pour les aider à réussir les examens, mais aussi, selon un professeur en Angleterre, vous devriez pour le moins vous sentir plutôt mal à l’aise quand vous lisez des histoires à vos enfants à l’heure du coucher, car cela leur donne un avantage inéquitable.

On pourrait argumenter, sur cette base, en faveur de l’abolition de la famille ainsi que des écoles privées, tout cela au nom de la justice sociale.

D’autres partisans de la justice et de l’égalité, dans un sens ou dans l’autre, considèrent qu’il est impossible et malhonnête d’atteindre cet objectif en utilisant le système éducatif et les examens pour annuler les avantages naturels découlant de la naissance et de l’éducation. La corruption et les relations ne seront jamais effacées, et tout système d’examen va, de par sa nature, favoriser certaines qualités et réalisations par rapport à d’autres.

Par exemple, cela pourrait faire en sorte de prioriser le QI par rapport à l’intelligence émotionnelle, la curiosité, la gentillesse, l’initiative ou la créativité. Ces aptitudes ne s’avèrent pourtant pas moins importantes pour l’épanouissement des sociétés humaines et des organisations qui les dirigent. Mais le système méritocratique se perpétue de lui-même. Ceux qui contrôlent l’éducation et les examens sont ceux qui sont déjà résolus à privilégier les qualités qu’ils enseignent et évaluent.

Ensuite, il y a les effets démoralisants et diviseurs de la séparation de la société en gagnants (l’élite méritante) et en perdants (la majorité non méritante). Les gagnants considèrent que leur succès est pleinement mérité par leur capacité intellectuelle et leur effort personnel et que les derniers n’ont personne d’autre à blâmer qu’eux-mêmes.

La nouvelle classe d’experts créée par ce système d’éducation et d’examens contrôle largement ce système, soutient Michael Young dans sa critique de la méritocratie, un système par lequel cette classe se reproduit elle-même. Elle atteint la richesse, le pouvoir et l’influence par le seul mérite, croit-elle. Mais cette nouvelle classe les utilise pour contrôler l’économie et la société, pour gouverner dans son propre intérêt et pour perpétuer sa propre domination.

Exploitation à ciel ouvert

Les effets sociaux sont dévastateurs. La méritocratie produit un accroissement des inégalités et de la division sociale, et cela détruit la société civile – les structures familiales et communautaires qui se développent de manière organique et ne dépendent pas de la réussite aux examens – tout en concentrant le pouvoir dans l’État et l’élite instruite.

Selon Patrick Deneen, les universités d’élite aux États-Unis créent de tels effets, comparant les résultats à ceux de l’exploitation à ciel ouvert.

« Ils s’engagent dans l’équivalent éducatif de l’extraction à ciel ouvert : ils identifient les matières premières économiquement viables dans chaque ville, village et hameau, ils enlèvent cette précieuse marchandise, la transforment dans un endroit éloigné et rendent les produits économiquement utiles pour la productivité ailleurs. Les endroits qui ont fourni les matières premières sont laissés tout comme les villes charbonnières appauvries dont la richesse minérale a été exploitée et exportée depuis longtemps. Ces étudiants embrassent la politique ‘identitaire’ et la ‘diversité’ pour servir leurs intérêts économiques, leur ‘potentialité’ perpétuelle et leur absence permanente de place. Les identités et la diversité ainsi garanties sont globalement homogènes, condition préalable à une élite mondiale fongible qui identifie facilement d’autres membres capables de vivre dans un monde sans culture et sans repères, qui est défini surtout par […] une indifférence globalisée envers des destinées communes avec leurs voisins et leurs communautés réels. »

Nous voyons ce processus à l’œuvre sur le plan politique en dépouillant d’autres classes et strates de leurs dirigeants et partis naturels. Le Parti travailliste britannique, par exemple, s’est transformé en parti des élites instruites et culturelles, dominant les médias grand public, le droit et l’éducation.

Le même processus est à l’œuvre aux États-Unis, comme le disent respectivement Hillary Clinton, Joe Biden et Barack Obama, comme les démocrates rejettent leur classe ouvrière, la racaille de la société, qui s’accroche à ses armes et à sa religion.

Paul Adams est professeur émérite de travail social à l’université d’Hawaii et a été professeur et doyen associé des affaires universitaires à la Case Western Reserve University. Il est co-auteur de Social Justice Isn’t What You Think It Is (la justice sociale n’est pas ce que vous en pensez), et a écrit de nombreux articles sur les politiques de protection sociale et l’éthique professionnelle.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles d’Epoch Times.

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