R&D : l’attractivité française est-elle vraiment rentable ?

16 novembre 2016 Mis à jour: 15 novembre 2016

Une bonne nouvelle, encore une, pour la Tech française : d’après une récente étude menée par l’Association nationale de recherche et technologie (ANRT), la France est le pays dans lequel la part des chercheurs en entreprises a le plus augmenté au monde entre 2008 et 2013. « La France devient grâce au crédit d’impôt recherche [CIR] l’un des premiers pôles mondiaux de recherche industrielle », fait valoir l’association.

Depuis la réforme du CIR en 2008, les investissements étrangers en R&D (Recherche et Développement) ont été multipliés par 3,4 sur le sol français. Citée comme la troisième agglomération au monde pour l’innovation derrière la Silicon Valley et Londres, Paris accueille aujourd’hui un nombre croissant de centres d’innovation et de programmes R&D. Or, malgré l’optimisme souvent affiché par l’État, ce succès lui coûte cher, et les retombées sont encore difficiles à évaluer.

Le pied des géants de la Tech américaine et chinoise en France

L’heure était aux félicitations, le 4 juin dernier, jour d’inauguration du centre de Huawei à Boulogne-Billancourt. Le fabricant chinois a décidé d’installer une grande partie de sa R&D en France, avec ce quatrième centre. Dans ce dernier, 137 chercheurs travaillant sur design, traitement d’image et objets connectés. Pour autant, peu de voix se sont levées pour rappeler que Huawei est banni aux États-Unis et est surveillé de près par Londres pour des motifs de sécurité liés au cyber-espionnage.

Le rapport de la House of Representative Intelligence Commitee de Washington citait en 2013 que s’il n’y a pas d’éléments de preuves directes sur les intentions du géant chinois, la nature de son activité, la vente de commutateurs réseau, présentait un risque. D’après Fred Schneider, professeur à l’université de Cornell, « si vous contrôlez un commutateur, vous pouvez le programmer pour avoir une main sur les données, les copier ou même les remplacer ».

D’autres géants de la Tech ont posé un pied sur le sol francilien. Pour 100 millions d’euros, le département de recherche en intelligence artificielle de Google posait ses valises rue Blanche, à Paris, en 2011. Facebook a également investi dans de grands locaux près de la Bourse, avec l’intention d’y accueillir des chercheurs étrangers. Parmi les séduits de la Tech française, on pourrait encore citer Samsung, Salesforce, ou Microsoft.

Évidemment, ce n’est pas que ces géants se soient découverts une francophilie tardive. En plus du Crédit d’impôt sur la recherche (CIR), Huawei bénéficie par exemple de cinq programmes de l’Agence Nationale de Recherche sur la 5G. Et dans son recrutement de doctorants sous contrat CIFRE, la firme peut aussi compter sur les dispositifs de financement de thèses qui soutiennent les entreprises.

Les motivations sont aussi une information à prendre en compte. D’après un chercheur de haut niveau, une source citée par le magazine Challenges, l’ouverture de centres d’innovation en France permettrait à ces grands groupes de mettre en place une veille technologique : « Ces laboratoires permettent de capter, à la manière de la CIA, tous les signaux des évolutions dans un pays en termes de législation, de tendances émergentes ou de nouveaux usages », indique-t-il.

French paradox ?

« La France est un pays formidable pour la recherche et développement. La Tech française va y arriver ! », lançait Emmanuel Macron, lors de l’ouverture d’un centre d’innovation Samsung à la Mutualité, en 2015. Chacune des inaugurations Tech est dignement célébrée à renforts d’annonces et de communiqués. Même si l’on peut se réjouir de l’attractivité française, certains paradoxes apparaissent et ne sont pas des plus confortables pour celle-ci.

Dans la course à l’attractivité, le CIR apparaît comme le joker de l’innovation. Sans cette niche fiscale, les statistiques indiquent que la France serait le deuxième pays le plus cher au monde pour le coût de sa recherche, après les États-Unis. Selon l’Anrt, le CIR seul générerait près de 1 300 embauches de docteurs chaque année sur notre sol. « L’effet positif sur l’emploi scientifique dans les entreprises présentes sur le territoire français est indiscutable », indique-t-elle.

L’effet positif sur l’emploi scientifique dans les entreprises présentes sur le territoire français est indiscutable.

En 2015, Intel inaugurait un centre R&D en Essonne, vantant lors de l’ouverture « l’environnement favorable en France en matière d’innovations technologiques ». En juillet, la firme américaine a pourtant décidé de supprimer 80% de son personnel en France, sur ses antennes de Sophia Antipolis à Toulouse, pour un total de 750 emplois. De même, Sanofi a supprimé un total de 2 000 emplois sur l’Hexagone ces dernières années dans sa R&D. Ces va-et-vient ont des coûts, si l’on retient qu’Intel a bénéficié d’un abattement de 28,5 millions d’euros entre 2010 et 2015 et Sanofi de 125 à 130 millions d’euros par an.

Même si l’on suppose à raison du succès de l’attractivité tricolore, il devient dès lors difficile d’estimer les gains en R&D. La Cour des comptes elle-même justifie mal son existence, et note qu’entre 2008 et 2011, le montant du CIR a été multiplié par plus de trois alors que les dépenses en R&D des entreprises privées n’ont pas progressé, et que les emplois ont même diminué de 11%. Et entre 2011 et 2015, malgré l’augmentation des projets R&D étrangers en France, passés de 40 à 70, le nombre d’emplois des chercheurs sur le territoire progresse encore faiblement, autour de 1 400 nouveaux postes par an.

Relancer la recherche publique ?

On ne peut que se féliciter des annonces telles que celle de Salesforces, qui mi-septembre annonçait que 100 000 emplois seraient créés en France, à l’issue des retombées économiques dues à la forte croissance du groupe. Cependant, une certaine prudence ne serait pas de trop pour les pouvoirs publics, car le problème n’est peut être pas que financier.

Une commission d’enquête du Sénat a entrepris de regarder de près le rapport de la Cour des Comptes l’an dernier, mais le projet n’a pas abouti. Le CNRS notait pour sa part en 2014 une chute du recrutement dans les organismes de recherche et du financement de la recherche publique. Pour le Conseil, le financement de la recherche ne cesse de baisser en Hexagone, un paradoxe si l’on considère le dynamisme de la Tech française. « Si les jeunes se détournent de ces apprentissages et de ces carrières [scientifiques], c’est l’ensemble du système français de recherche qu’on aura mis à mal, et avec lui les perspectives d’innovation, d’emploi, mais aussi d’influence de notre pays dans le moyen terme », alerte-t-il.

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