Comment les «biais technologiques» menacent les élections libres et équitables

Par Irene Luo
21 septembre 2019 Mis à jour: 20 octobre 2019

Les géants de la technologie ont « toute une palette de techniques » à leur disposition « pour changer les opinions, les pensées, les achats et les votes des gens à leur insu et sans laisser de trace », a déclaré le Dr. Robert Epstein dans une interview accordée à l’édition américaine d’Epoch Times lors de son émission sur les leaders d’opinion « American Thought Leaders ».

Robert Epstein, l’un des principaux chercheurs en psychologie à l’American Institute for Behavioral Research and Technology et ancien rédacteur en chef de Psychology Today, mène depuis près de sept ans des recherches sur les biais provoqués par les géants de la haute technologie, en particulier Google qui domine le marché des moteurs de recherche.

« Les Américains voient des résultats de recherche sur Google environ 500 millions de fois par jour. Google gère environ 90 % des recherches en ligne. Le deuxième plus grand moteur de recherche, Bing, contrôle environ 2 % des recherches », a expliqué Robert Epstein.

Les travaux du Dr. Epstein, qui ont été relus par des pairs, révèlent que les participants à ses études étaient extrêmement vulnérables aux biais : les moteurs de recherche avec un « biais politique » pouvaient facilement manipuler 20 % ou plus des votes lors d’une élection. De plus, alors que les résultats donnés par Google sont nettement en faveur de la gauche, les résultats sur Bing et Yahoo ne le sont pas.

Le 9 septembre, il a été annoncé que 48 États américains, ainsi que le district de Columbia et Porto Rico ouvraient une enquête sur les pratiques anti-concurrentielles de Google. Cette nouvelle enquête fait suite aux enquêtes menées par le ministère de la Justice et la Federal Trade Commission sur Facebook, Google, Apple et Amazon.

Une des principales sources de biais que Robert Epstein a commencé à examiner en 2012 est la manipulation des moteurs de recherche. Il a constaté que le classement des résultats donnés par les moteurs de recherche affectait les achats et les clics des utilisateurs puisque ceux-ci ont tendance à faire confiance aux résultats les « mieux classés », à tel point que 50 % des clics étaient dirigés vers les deux premiers éléments de la liste de résultats.

Afin d’étudier comment le classement des moteurs de recherche arrive à modifier les préférences de vote, Robert Epstein a mené une série d’expériences au cours desquelles il a montré des résultats de recherche biaisés à des groupes de personnes formés de façon aléatoire. Il a utilisé un moteur de recherche semblable à Google, Kadoodle, qui présentait des résultats de recherche réels et des pages Web tirées de Google. La seule différence était le classement des résultats.

Un groupe était confronté à des résultats biaisés en faveur d’un certain candidat, alors qu’un autre groupe voyait des résultats biaisés en faveur d’un autre candidat. Les résultats présentés au « groupe de contrôle » n’étaient quant à eux pas biaisés. Avant le début de l’expérience, on a demandé aux participants ce qu’ils pensaient des candidats, et pour qui ils voteraient s’ils devaient prendre une décision à cet instant même. Après avoir consulté les résultats donnés par le moteur de recherche, on leur a posé à nouveau la même question.

« Je pensais pouvoir changer les préférences de vote et les opinions de peut-être 2 ou 3 % [des participants]« , a déclaré M. Epstein. « Lors de la première expérience que j’ai faite, j’ai vu 48 % de changement. »

Robert Epstein a mené plus d’une dizaine d’expériences différentes, dans lesquelles il a observé à chaque fois des changements significatifs. Dans le cadre d’une étude nationale à grande échelle menée dans les 50 États et comptant plus de 2 000 participants, M. Epstein a constaté que, parmi les différents groupes démographiques, certains étaient particulièrement vulnérables à la manipulation. Pour ces groupes, le changement de leur choix de vote pouvait toucher jusqu’à 80 % des individus.

Ces changements reflètent le comportement réel des électeurs aux urnes, a précisé M. Epstein. Les sondages ont montré que « si vous demandez aux gens pour qui ils voteront, il s’avère que c’est un très bon indicateur pour prévoir le vote de la personne », a-t-il avancé. « En général, on obtient des prévisions avec une précision de 90, 95 %. »

Et selon M. Epstein, les résultats de ses expériences sous-estiment probablement l’impact réel que peut avoir Google, puisque lors de la plupart de ses expériences les participants n’effectuaient qu’une seule recherche en ligne.

« Dans la vie réelle, les gens effectuent de nombreuses recherches en ligne durant plusieurs semaines ou plusieurs mois avant les élections. S’ils sont indécis, cela signifie qu’ils sont exposés à maintes reprises à des résultats de recherche biaisés, ce qui peut les amener sur des pages Web favorisant un certain candidat », a-t-il expliqué.

Jusqu’à présent, M. Epstein a identifié 12 techniques majeures que possèdent les géants de la technologie pour changer les perceptions et les opinions des gens.

Une autre façon très simple d’influencer les électeurs est de leur communiquer des messages ciblés, par exemple en envoyant des rappels « allez voter » uniquement aux personnes ayant une certaine orientation politique. Selon les calculs du Dr. Epstein basés sur les données publiées par Facebook en 2012, Hillary Clinton aurait pu recevoir 450 000 voix supplémentaires le jour des élections de 2016 si Facebook avait envoyé un rappel « aller voter » uniquement aux utilisateurs de gauche.

Et dans le cas de Google, même s’il envoyait un rappel à tout le monde, aussi bien aux libéraux qu’aux conservateurs – comme il l’a fait en changeant le logo de sa page d’accueil en 2018 – cela donnerait aux Démocrates plus de 800 000 voix de plus qu’aux Républicains, simplement parce que Google a plus d’utilisateurs de gauche que ceux en faveur de la droite, selon Robert Epstein.

Pas de trace écrite

Au début de 2018, le Wall Street Journal a révélé une fuite de documents, dont un email d’un employé de Google qui disait utiliser des « expériences éphémères » pour contrer la politique d’immigration de Donald Trump.

« Qu’est-ce qu’une ‘expérience éphémère’ ? Cela signifie que vous écrivez quelque chose avec votre clavier, disons un terme de recherche. Et des résultats sont instantanément générés juste pour vous. Ils vous touchent, ils disparaissent, ils sont partis. Et ils ne sont stockés nulle part. Et vous ne pouvez pas remonter dans le temps et les retrouver », a expliqué M. Epstein.

« C’est une excellente façon de manipuler les gens, car cela ne laisse aucune trace qui pourrait être suivie, et les gens repèrent rarement ces biais », a-t-il déclaré.

« Et ce qui est effrayant, c’est que le très, très petit nombre de personnes qui peut repérer ce biais se déplacent encore plus loin dans la direction du biais.

« La plupart de ces techniques de manipulation n’avaient jamais existé auparavant dans l’histoire. Elles sont rendues possibles grâce à Internet. Elles sont rendues possibles par ces énormes monopoles technologiques, et elles sont entièrement entre les mains de ces monopoles.

« Lors des élections, nous sommes influencés par les panneaux publicitaires, les émissions de radio et de télévision, les publicités, etc. Tout cela est compétitif. Et c’est probablement une bonne chose. C’est une bonne chose pour la démocratie qu’il y ait tant de concurrence pour attirer votre attention et essayer de vous convaincre de ceci ou de cela. Mais s’il y a un biais dans les résultats de recherche en ligne, et que ce biais est contrôlé par le moteur de recherche, dans ce cas présent, Google, ce n’est pas compétitif. »

« Même si vous avez découvert un tel biais et que vous pouvez le mesurer, vous ne pouvez pas le contrecarrer », a-t-il insisté.

Élections 2016

En 2016, Robert Epstein a mis en place un système de suivi secret qui a montré que les résultats des recherches sur Google avaient été significativement biaisés en faveur de Hillary Clinton dans les mois précédant l’élection présidentielle.

M. Epstein a demandé à 95 investigateurs locaux répartis dans 24 États d’effectuer des recherches avec des termes neutres en lien avec les élections sur les moteurs de recherche Google, Bing et Yahoo. Les résultats de toutes ces recherches ont ensuite été enregistrés.

« Nous avons pu préserver 13 207 résultats de recherche liées aux élections, ainsi que les 98 044 pages Web liées à ces résultats », a déclaré M. Epstein. En effet, ils ont été en mesure de conserver de façon permanente les traces de ces « expériences éphémères ».

M. Epstein a décidé de ne faire que recueillir les données, et de ne pas les analyser avant les élections de 2016, car il ne voulait pas se retrouver confronté à un immense dilemme moral, si ses données mettaient en évidence un biais.

« Qu’aurais-je fait ? Je veux dire, si je [l’avais su à l’avance et] l’avait annoncé, cela aurait été le chaos absolu, surtout, je pense, s’il y avait eu un parti pris contre Donald Trump. Mais si j’avais préféré ne pas l’annoncer, j’aurais été complice du truquage d’une élection », a-t-il admis.

« Lors de l’analyse des données, nous avons trouvé un biais significatif en faveur de Hillary Clinton pour les 10 résultats de recherche indiqués sur la première page de Google, mais pas sur Bing ni sur Yahoo », a-t-il fait savoir, ajoutant que la probabilité que le biais soit uniquement dû au hasard était inférieure à 1 sur 1000.

Sur base d’une série de calculs, le Dr. Epstein a conclu que si un tel biais était présent à l’échelle nationale, il aurait amené entre 2,6 et 10,4 millions de voix à Hillary Clinton.

M. Epstein se décrit lui-même comme un individu modéré qui penche vers le libéralisme. Et il a été un partisan de longue date des Clinton. « Mais j’étais convaincu que puisque nos résultats étaient si clairs, il en allait de ma responsabilité de les révéler », a-t-il admis.

Mme Clinton a remporté le vote populaire avec un écart d’environ 2,8 millions de voix, mais le vote populaire « aurait pu être très différent » s’il n’y avait pas eu de biais dans les résultats de recherche donnés par Google, a expliqué M. Epstein.

« J’étais mal à l’aise d’avoir à le reconnaître, et de devoir l’annoncer. Mais c’est ce que mes travaux de recherche ont conclu. »

Les gens font confiance au classement des recherches donné par Google, a-t-il poursuivi, car ils pensent que ces résultats sont générés par un algorithme informatique, et qu’ils sont donc « neutres ». Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est qu’il s’agit de manipulation subliminale : dans la plupart des cas, « les gens ne pouvaient pas voir le biais dans les résultats de recherche ».

Pour les élections de mi-mandat de 2018, Robert Epstein a mis en place un système de suivi de plus grande envergure, axé sur trois districts républicains du comté d’Orange en Californie, qui ont tous fini par changer en faveur des Démocrates. Il a constaté que les résultats de recherche donnés par Google étaient fortement biaisés en faveur des candidats démocrates, mais que ce n’était pas le cas pour Bing et Yahoo.

Selon ses calculs, si ce même niveau de biais était présent à l’échelle nationale en 2018, cela aurait pu modifier plus de 78,2 millions de votes lors des différentes élections aux niveaux étatique, régional et local.

Cet immense biais technologique est-il intentionnel ?

Google insiste sur le fait que ses algorithmes de classement évoluent et s’adaptent en fonction de l’activité des utilisateurs.

« À mon avis, c’est complètement absurde. Je fais de la programmation depuis l’adolescence », a expliqué Robert Epstein. « La réalité est que Google a un contrôle complet sur ce qui se passe. »

« Disons qu’il y ait beaucoup d’utilisateurs [avec des avis politiques plutôt] de gauche ou plutôt de droite, l’algorithme va dans tous les cas répondre selon la façon dont il a été programmé. Donc je ne pense pas que ce soit uniquement la faute de l’algorithme ou de l’utilisateur. »

Bien que le Dr Epstein pense que Google ait le contrôle total de son classement de recherche, cela ne signifie pas nécessairement que les ingénieurs de Google ont délibérément conçu leurs algorithmes avec des biais en faveur de la gauche.

« J’avoue qu’à l’époque je voulais absolument savoir si les cadres d’une entreprise comme Google ou des employés malhonnêtes manipulaient les résultats et les suggestions de recherche », a-t-il admis.

À présent, Robert Epstein ne pense plus que ce soit si important de savoir si les géants de la technologie ont délibérément manipulé les résultats ou s’ils ont simplement négligé les « biais politiques ». La réalité des faits est qu’ils ont un impact énorme sur la pensée, le comportement et les votes des gens, même dans les coins les plus reculés du monde.

« Disons que pour beaucoup de pays, ils [les géants de la technologie] s’en fichent. Pour beaucoup d’élections, disons qu’ils n’y accordent pas d’importance, cependant l’algorithme va quand même produire son effet », a-t-il expliqué. « Leur algorithme est conçu pour vous indiquer ce qu’il y a de mieux, et ce qu’il y a de mieux apparaît en haut de la page de recherche.

« Ce que j’ai réalisé, c’est qu’il est très possible que beaucoup d’événements importants de notre histoire actuelle ne soient pas déterminés par des plans, des objectifs ou des stratégies conçus par des êtres humains travaillant dans des entreprises comme Google, mais par des programmes informatiques. Pour moi, c’est beaucoup plus effrayant que l’idée qu’un responsable de Google est là pour gouverner le monde.

« Le fait est que nous avons lâché sur l’humanité de puissants algorithmes informatiques qui ont un impact sur l’humanité. »

Lutter contre les biais en 2020

Pour les élections de 2020, Robert Epstein prévoit un système de suivi des biais technologiques beaucoup plus ambitieux.

« Je pense que les entreprises de technologie vont faire tout leur possible » pour influencer les élections en 2020, a-t-il fait remarquer. « Je pense qu’elles étaient très prudentes et trop confiantes en 2016 [quant aux résultats des élections]. Je pense qu’il y a beaucoup de choses qu’elles auraient pu faire pour changer les votes, et qu’elles n’ont tout simplement pas faites. »

À l’approche des élections de 2020, M. Epstein prévoit de placer au moins 1 000 investigateurs locaux répartis dans les 50 États. « Et nous prévoyons cette fois-ci d’utiliser l’intelligence artificielle – nous y travaillons depuis quelques mois – pour analyser en temps réel l’énorme quantité de données que nous recevons continuellement. Cela signifie que si nous trouvons des preuves de biais ou de manipulation, nous l’annoncerons. Nous l’annoncerons dès que nous serons sûrs de nos résultats […] soit aux médias, soit à la Commission électorale fédérale ou à d’autres autorités », a-t-il affirmé.

« Et ça risque de créer un certain chaos. Mais c’est ce genre de chaos dont nous avons besoin. »

Il espère que ce projet de surveillance encouragera les géants de la technologie à mettre fin aux « biais politiques » sur leurs plateformes numériques.

« D’autre part », a-t-il ajouté, « s’ils ne se remettent pas en question, et si nous continuons à observer et à recueillir des preuves de manipulation de vote à grande échelle, je pense franchement que ces entreprises en paieront un prix terrible. Je pense qu’il pourrait y avoir à la fois des actions civiles et éventuellement pénales à leur encontre. »

Quoi qu’il en soit, a déclaré Robert Epstein, « la démocratie doit l’emporter. Et c’est ce qui me préoccupe dans cette situation. Je ne suis pas attaché à un parti ou à un candidat en particulier, bien que je sois plutôt de gauche. Je suis inquiet pour la démocratie et pour les élections libres et équitables. »

M. Epstein estime que Google pourrait facilement éliminer les « biais politiques » dans ses résultats de recherche en utilisant des techniques que l’entreprise a elle-même développées pour faire face à ce qu’elle décrit comme l’ « injustice algorithmique ».

Ces techniques ont été révélées dans l’énorme quantité de documents divulgués récemment par Zachary Vorhies, ancien ingénieur logiciel de Google. Un exemple simple pour illustrer l’action de ces « techniques » est de chercher en ligne le terme « inventeurs américains ». Alors que les résultats non-biaisés montrent une majorité d’hommes blancs, plus d’inventeurs Américains noirs peuvent être propulsés en haut du classement du moteur de recherche pour rendre les résultats plus « équitables ».

Si ces techniques d’apprentissage automatique peuvent corriger ce que les ingénieurs de Google considèrent comme de l’ « injustice raciale », il en va de même pour les « biais politiques », selon M. Epstein.

« Et je pense que nous devons voir au-delà des États-Unis parce qu’une entreprise comme Google a un impact sur plus de 2 milliards de personnes dans le monde. D’ici trois ans, ce chiffre passera à plus de 4 milliards de personnes », a-t-il dit.

« Ces géants de la technologie peuvent avoir un impact sur les pensées, les attitudes, les convictions des gens, ainsi que sur les élections dans presque tous les pays du monde. »

Irene Luo et Jan Jekielek, respectivement assistante de production et présentateur de American Thought Leaders, ont tous deux participé à la rédaction de cet article.

American Thought Leaders est une émission réalisée par l’édition américaine d’Epoch Times disponible sur Facebook et YouTube.

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