Sauvegarder l’héritage des luthiers

5 mars 2017 Mis à jour: 5 mars 2017

NEW YORK – Pensez-vous à investir dans un Stradivarius ou un Guarneri del Gesù ? Eh bien, le son est la dernière chose à laquelle vous devriez penser.

 Selon Bruno Price et Ziv Arazi, cofondateurs de la boutique Rare Violins de New York, pour déterminer la valeur d’un violon, il faut prendre en considération l’artisan qui l’a fait et la condition de l’instrument.

Ces critères déterminent la valeur d’un instrument parce que chaque instrument est unique – et les instruments les plus précieux et les plus dispendieux exigent un certain niveau de compétence et de finesse pour les jouer, en plus d’une personnalité compatible.

Depuis que les luthiers italiens Antonio Stradivari et Giuseppe Guarneri (aussi connu sous le nom de « del Gesù ») ont fabriqué leurs instruments au début des années 1700, les artisans se sont inspirés de leur génie et les musiciens ont constamment convoité leurs créations.

Même aujourd’hui, une personne qui n’a aucun intérêt pour les violons, a probablement une idée qu’un Stradivarius doit être exceptionnel – et qu’il vaut probablement beaucoup.

Rare Violins



« C’est là que nous rangeons les violons atrocement chers, » dit Price, en pointant vers une étagère supérieure contenant plusieurs violons.

Instruments à Rare Violins de New York à Manhattan, New York, le 9 janvier 2017. (Samira Bouaou / Epoch Times)

« Et voilà où nous gardons les incroyablement chers », dit-il en faisant un geste vers la rangée suivante. « Et la rangée suivante est celle des violons ridiculement chers, et ainsi de suite, jusqu’à ce que nous arrivons à la rangée du bas, où nous gardons ceux qu’aucun musicien ne peut s’offrir ».  Aujourd’hui, l’investissement minimum pour un instrument est d’au moins 100 000 euros.

Price et Arazi ont ouvert la boutique Rare Violins il y a 15 ans, après avoir été dans ce commerce pendant plusieurs années. En plus des ventes privées de violons, violoncelles et archets, le magasin propose des évaluations et des restaurations.

L’un des plus grands changements dans le monde du violon au cours des dernières décennies est la demande, et donc le prix. Dans le passé, les musiciens pouvaient se permettre de s’offrir des violons rares, des instruments fabriqués par les anciens maîtres italiens. Aujourd’hui, les prix s’élèvent à des millions et un musicien ne peut généralement se procurer un tel instrument qu’avec l’aide d’un sponsor ou d’une fondation.

Mais Price et Arazi sont en communication constante avec les musiciens, que ce soit parce que les musiciens ont besoin d’un instrument, d’un travail de réparation ou d’un conseil sur un instrument.

Co-fondateurs Bruno Price (L) et Ziv Arazi à Rare Violins de New York à Manhattan, New York, le 9 janvier 2017. (Samira Bouaou / Epoch Times)

La paire se considère comme des intermédiaires et des gardiens, travaillant à trouver le meilleur instrument pour chaque individu – et à maintenir les meilleurs instruments du passé et du présent dans les meilleures conditions possibles.

« Nous aimons résoudre les problèmes, » dit Price. Ils s’efforcent également de démystifier ce qui entoure des instruments.

Tous deux sont d’anciens musiciens professionnels – Price, un violoncelliste et Arazi, un violoniste – ils unissent leurs compétences avec une connaissance quasi-encyclopédique des instruments à cordes. Ceci leur permet de reconnaître la valeur d’un instrument simplement en l’examinant.

« Ce que nous regardons, c’est comment les choses fonctionnent, pourquoi elles fonctionnent. Beaucoup de problèmes, que rencontrent tant de musiciens, ne sont pas toujours techniques ou physiques; parfois ils sont inhérents à l’instrument », mentionne Price. Après tout, la différence physique entre deux violons d’une valeur de quelques millions, ayant des sons aussi différents que le jour et la nuit, n’est que de quelques millimètres.

Convoité par les artistes



Il y a une blague de violon qui dit qu’après une représentation, une dame a dit à Jascha Heifetz que le son de son violon était splendide. Il a alors sortit le violon de son étui, le porta  à son oreille et a dit : « C’est bizarre, je n’entends rien ! »

Pourtant, même si le son n’est pas le premier critère, le son d’un violon précieux est, bien sûr, très important. Ce sont des instruments de musique, après tout.

Quand les musiciens cherchent un meilleur instrument, ce qu’ils recherchent est un son puissant avec du caractère. Les musiciens parlent souvent de tons « couleurs », en se référant à la large gamme de nuances ou de textures ou de caractéristiques – essentiellement, les différences – qu’ils peuvent obtenir d’un instrument. Découvrir ces couleurs dans un instrument peut être un défi, exigeant que le musicien soit plus conscient de la façon dont il joue, et lui permettre de s’améliorer.

Le magasin de restauration Rare Violins de New York à Manhattan, New York, le 9 janvier 2017. (Samira Bouaou / Epoch Times)

Il n’y a pas deux instruments identiques, et deux musiciens peuvent obtenir un son entièrement différent avec le même instrument entre les mains, comme en témoignent deux violoncellistes qui ont visité la boutique de Price et d’Arazi au début du mois de janvier. Donnez-leur des archets différents et le son de l’instrument sera complètement différent.

C’est presque choquant, quand on considère que ces instruments polyvalents et résilients n’ont changé que de quelques millimètres seulement en cinq siècles.

Le violon, l’alto et le violoncelle ont été inventés par Andrea Amati au XVIe siècle et améliorés par sa famille au cours des générations suivantes. Il y a eu quelques améliorations mineures au cours des siècles, mais les luthiers-fabricants d’instruments à cordes n’ont pas encore trouvé un design plus parfait.

« Au sommet, vous avez Stradivari et Guarneri. Aucun instrument se comparant aux leurs n’est fabriqué après 1750, c’est aussi simple que cela. Et il n’y en a qu’un nombre limité. Ce sont encore ces deux fabricants que les violonistes réclament », dit Price.

« Personne ne peut se le permettre, donc on passe au niveau suivant, des fabricants qui étaient vraiment bons et en ont parfois fabriqué un qui pouvait rivaliser. Dans le bon vieux temps, Bergonzi, Guadagnini – étaient les cousins pauvres des Strads, mais même ceux-là ne sont plus abordables. »

Vers la fin des années 1700, les luthiers ont commencé à prendre comme références les anciens maîtres italiens (qui travaillaient principalement au Nord de l’Italie, dans la ville de Crémone) et nous pouvons voir leurs influences, dit Price. Mais, les instruments ont en quelque sorte perdus un peu de caractère parce que le point de départ n’était plus l’expression propre du fabricant. Vers le milieu du XIXe siècle, la plupart des fabricants ne faisaient que copier ceux-ci ou copier les instruments de Stradivarius ou de Guarneri, sur des bois différents.

« Depuis lors, beaucoup d’instruments, qui n’étaient pas très bons, ont été fabriqués. Le simple fait qu’ils soient vieux ne signifie pas qu’ils aient une quelconque valeur », dit Price.

La demande fait augmenter la valeur

Pendant des siècles, les meilleurs violonistes ont toujours préféré un instrument fabriqué par Stradivari ou Guarneri, et ils vous diront que chacun de ces instruments a énormément de caractère. Aucun autre violon n’est comparable, de plus chaque instrument créé par le même fabricant a une personnalité différente, comme s’ils étaient des individus.

Au fil des ans, ces violons prennent le caractère du violoniste on surnomme ces instruments du nom des légendes qui les ont joués. Par exemple, Il Cannone Guarnerius de 1743, nommé par le virtuose italien Niccolò Paganini, est maintenant souvent appelé l’«ex-Paganini». Il est conservé à la mairie de Gênes en Italie et est souvent prêté aux musiciens renommés pour certains spectacles.

Mais l’offre est limitée. Il reste moins de 200 instruments Guarnerius et 700 Stradivarius.

Un design qui perdure

À l’étage supérieur de Rare Violins se trouve un atelier de restauration et de réparation, où la philosophie est d’être aussi conservateur que possible. « C’est-à-dire, ne jamais faire quelque chose que vous ne pourrez défaire et ne jamais toucher le travail qu’un fabricant a fait », dit Price.

Price ajoute, « il y a beaucoup de magasins qui pensent que le plus important est de faire plaisir à l’artiste et ils peuvent en oublier de préserver des instruments pour la prochaine génération. Si nous ne nous occupons pas de ces instruments, ils ne seront plus là [pour] la prochaine génération. »

Le magasin emploie quatre restaurateurs et un fabricant d’archet, et Price aimerait faire venir de Chine un restaurateur talentueux. Il dit, « c’est difficile de trouver des gens sur la même longueur d’onde, parce que ça demande un bon jugement, une habilité et une patience incroyable. »

Son espoir est que si ce restaurateur accepte de venir, il pourrait influencer l’approche des réparations en Chine, un pays qui a montré ces dernières années un grand intérêt pour la musique classique et des instruments rares, ainsi qu’une approche plutôt inquiétante pour la fabrication et la réparation d’instruments.

« Oh, il y a des fissures dans la moitié supérieure de l’instrument, alors ils vont simplement remplacer le haut ! Cela ne fonctionne pas de cette façon. C’est stupéfiant de faire de la sorte », dit Price.

Il a vu des instruments qui ont été victimes d’inondations, de chaleur extrême et de froid ou endommagés suite à des abus mais sur lesquels on peut encore jouer. « Ce qui est intéressant, est que la raison pour laquelle ces instruments existent encore aujourd’hui est qu’ils sont d’une conception géniale », souligne Price. Avec une approche très conservatrice, un restaurateur peut réparer un instrument en préservant ses caractéristiques.

Au début de janvier, le restaurateur Tatsuo Imaishi travaillait sur un violon qui était tombé par terre – le devant s’était complètement fendu en deux.

Michael Bourassa à la boutique de restauration de Rare Violins de New York à Manhattan, New York, le 9 janvier 2017. (Samira Bouaou / Epoch Times)

La fissure d’une extrémité à l’autre de l’instrument avait probablement diminué la valeur de 10 ou 15 pour cent. Mais après les réparations, l’instrument peut vraiment avoir un meilleur son, juste parce qu’Imaishi a très soigneusement remis l’instrument dans sa forme idéale et s’est assuré que tout se trouve au bon endroit.

Price ajoute, « mais quand ils ont commencé les réparations, ils ont remarqué un travail de réparation effectué au dos de l’instrument dont le client ignorait probablement l’existence – le genre de travail qui réduit tout de suite la valeur de l’instrument de moitié. »

Ère de l’information

Le plus grand changement dans ce domaine au cours des deux ou trois dernières décennies est dans la quantité d’informations disponible.

 « C’est formidable, mais c’est aussi beaucoup d’informations à analyser. Les informations exactes et inexactes sont si facilement disponibles », dit Arazi.

L’information provient du monde entier. Les acheteurs sérieux sont très bien renseignés, alors qu’auparavant, ils devaient faire confiance à l’acheteur local. Les bons concessionnaires prennent soin de classer, photographier et consigner les instruments qui sont confiés à leur boutique et créent des bases de données.

Et les fabricants en savent davantage sur la façon dont les violons étaient fabriqués et utilisés dans le passé. Les résultats de nombreuses recherches devraient être disponibles au cours des deux prochaines années assez pour que le contenu des livres écrits il y a 20 ans soit périmé, ajoute Arazi.

Le magasin de restauration Rare Violins de New York à Manhattan, New York, le 9 janvier 2017. (Samira Bouaou / Epoch Times)

« Une partie de ce que nous faisons est d’essayer d’éduquer les gens sur ce qu’ils possèdent, sur la façon de s’en occuper ou sur ce qu’ils doivent rechercher », dit-il.

Tous ces instruments uniques qui passent par un magasin tel que Rare Violins,  permettent d’accumuler tant d’informations précieuses, qu’Arazi et Price se sentent responsables de transmettre cette connaissance aux artisans et aux acheteurs.

Ces instruments sont comme les gens, avec leurs personnalités individuelles et leurs bizarreries. Vous apprenez à les reconnaître. Revoir un instrument après quelques années, c’est comme revoir un vieil ami.
Les fabricants d’instruments viennent souvent montrer leurs instruments à Price et Arazi, et parfois quand un instrument vraiment spécial arrive à la boutique, Price et Arazi téléphonent aux fabricants qu’ils connaissent et les invitent à venir jeter un coup d’œil.

« Le niveau de fabrication aujourd’hui est très, très élevé. Peut-être plus élevé qu’il n’a jamais été au cours des 200 dernières années », dit Arazi qui possédait un instrument contemporain dont il était très fier pendant des années. « Est-ce que les artisans d’aujourd’hui atteindront l’excellence des vieux fabricants italiens, on n’en sait rien, le temps le dira. Aucun d’entre nous ne sait ce qu’un Antonio Stradivari, tout neuf, était. Mais le niveau de fabrication d’aujourd’hui est très, très élevé. »

Perpétuer l’héritage

Aujourd’hui, il y a des fabricants qui veulent tracer leurs propres chemins sans s’inquiéter du passé, et des fabricants qui font principalement des copies des instruments célèbres de Stradivarius et de Guarnerius.

 Jim McKean ne fait partie d’aucun d’eux.

Jim McKean étudiait le violon lorsqu’il a commencé à apprendre la fabrication d’instrument. Il a immédiatement pensé, « quelle belle façon de passer le reste de ma vie ». C’était dans les années 70, « une période où les gens pensaient que suivre leurs cœurs et leurs centres d’intérêt était une bonne chose. »

Il est donc entré à la première école de fabrication de violon en Amérique, à Salt Lake City. Cette école avait ouvert ses portes un an plus tôt en 1972.

« Aussitôt que je suis entré, je me suis senti comme chez moi, » dit McKean.

 Après avoir obtenu son diplôme, il a travaillé chez deux des meilleurs restaurateurs au pays, puis a ouvert son propre magasin à New York dans lequel il a travaillé pendant 25 ans. Il y fabriquait  et réparait des instruments mais dirigeait aussi le commerce.

Il se souvient que lorsqu’il a commencé, il y avait tout au plus deux fabricants de violons à temps plein à travers le pays. Les autres fabriquaient un instrument occasionnellement et faisaient principalement des travaux de réparation et de restauration.

Tatsuo Imaishi à la boutique de restauration Rare Violins de New York à Manhattan, New York, le 9 janvier 2017. (Samira Bouaou / Epoch Times)

« Personne ne voulait acheter un instrument contemporain. La seule façon que vous pouviez le vendre était de faire une copie conforme d’un ancien instrument », dit McKean. Le premier instrument qu’il a vendu était une copie d’un violon Stradivarius.

Mais McKean ne voulait pas copier des instruments. Il voulait suivre les traces des anciens maîtres italiens, c’est-à-dire créer des instruments de travail pour les artistes de son temps. Stradivari et Guarneri, par exemple, fabriquaient des violons pour un nouveau genre de musiciens de leur temps – un musicien qui jouait des concertos et des solos et avait besoin de se démarquer de l’orchestre.

« Je veux manipuler toutes les variables à ma disposition pour faire un instrument qui deviendra la voix d’un musicien contemporain », dit McKean. Aujourd’hui les outils utilisés par les artisans ne sont plus comme ceux utilisés au cours des siècles passés, mais les instruments eux-mêmes n’ont pas vraiment changés. Pour McKean, la partie la plus précieuse de son éducation n’était pas d’étudier les dimensions de tel ou tel Stradivarius mais plutôt de regarder et d’apprendre de l’artisan et restaurateur Vahakn Nigogosian, qui avait appris à fabriquer des violons dans les années 1920 à Paris, d’un artisan qui avait lui-même appris son métier d’un maître-artisan du XIXe siècle.

McKean a expliqué l’importance de bien comprendre la conception esthétique et acoustique inhérente à chaque grand instrument, puis de maintenir une certaine distance entre vous et ces instruments pour ne pas toujours ressentir leur attraction gravitationnelle.

C’est la raison pour laquelle il a fermé sa boutique à New York pour se consacrer entièrement à la fabrication des instruments.

Aujourd’hui, McKean se spécialise dans les violoncelles. Il n’est pas un violoncelliste lui-même, mais au début de sa carrière, il a été captivé par le son de Marion Davies, l’ancienne première violoncelliste de l’orchestre symphonique de Dallas.

Elizabeth LaPorte et le co-fondateur Bruno Price au magasin de restauration Rare Violins de New York à Manhattan, le 9 janvier 2017. (Samira Bouaou / Epoch Times)

« Ce son qu’elle a joué était l’un des plus beaux sons que j’avais entendu d’un violoncelliste, et ce son s’est imprimé dans ma mémoire », a-t-il dit. C’est devenu le son idéal que McKean garde toujours dans sa tête. Chaque instrument qu’il fabrique vise à imiter ce son le mieux possible. La facilité de jouer et la réponse de l’instrument sont également importants, dit McKean, mais après avoir fabriqué des violoncelles pendant des décennies, l’aspect ergonomique est bien imprégné dans son esprit.

« Chaque aspect, de la sélection du bois à l’archet, de la formation des trous-f jusqu’au vernis, est la configuration que je veux pour arriver à ce son », dit McKean.
« Ce qui a changé au cours des 30 dernières années, c’est que je suis assez proche du but maintenant
Au cours des années, la demande d’instruments, ainsi que les prix au plus haut niveau, ont augmenté dans le monde entier, de sorte que les gens sont maintenant plus ouverts à chercher des instruments contemporains.

McKean se souvient que la veille de la fermeture de sa boutique, il est allé à une représentation de l’ensemble Philharmonique de New York. Sur scène, il y avait un Guarneri, un Stradivari, un Guadagnini, et un McKean. Entendre un de ses instruments vivre, est l’une des plus grandes émotions au monde, dit McKean. Mais ça ne dure pas vraiment bientôt la musique elle-même reprend le dessus, et vous ne pensez plus à qui a fabriqué l’instrument.

Pour McKean comme pour Price qui le représente et vend ses instruments–, la meilleure récompense c’est : « Quand vous mettez le bon instrument entre les bonnes mains et que quelqu’un trouve sa voix », dit McKean, « Il n’y a rien de tel. Ils tombent amoureux devant vos yeux. »

Article original: Preserving the Legacy of the Luthiers

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