Comment une tradition de Noël est née dans l’Angleterre victorienne

Notes du conservateur des estampes au Victoria and Albert Museum de Londres
Par Lorraine Ferrier
20 décembre 2019 Mis à jour: 20 décembre 2019

Tim Travis, conservateur des estampes au Victoria and Albert Museum de Londres, raconte dans un courriel comment Henry Cole, fonctionnaire et directeur fondateur du Victoria and Albert Museum, a commandé la première carte de Noël. Et comment la coutume anglaise d’envoyer des cartes de Noël a vu le jour.

Le XIXe siècle a été une période de mobilité sociale et géographique croissante au Royaume-Uni. Pour la première fois, avec l’industrialisation et l’urbanisation, les gens vivaient et travaillaient plus loin de leur lieu de naissance et formaient des réseaux sociaux plus vastes mais plus superficiels. Ces changements ont été favorisés par l’adoption de nouvelles traditions et de coutumes communes, comme l’échange de cartes de Noël.

Le premier type de carte de vœux imprimée disponible dans le commerce a été la Valentine, introduite au début du XIXe siècle. D’ailleurs, la coutume d’offrir des cadeaux pour la Saint-Valentin, comme des gants à porter à l’église le dimanche, ou des vers ou des devinettes dessinés ou écrits à la main existait déjà depuis au moins le XVe siècle.

L’échange de vœux et de cadeaux de la Saint-Valentin n’était pas seulement une coutume romantique, il pouvait aussi être sentimental et social : les grandes maisonnées tiraient au sort pour savoir qui serait le valentin de qui cette année-là, un peu comme le « Père Noël secret » dans les lieux de travail d’aujourd’hui. Le diariste Samuel Pepys a noté à la Saint-Valentin en 1666 ou 1667 que le petit garçon d’un des domestiques avait tiré au sort Mme Pepys pour être sa valentine :

« Ce matin, alors que je m’habillais, vient au chevet de ma femme le petit Will Mercer pour être son Valentin. Il a aussi apporté son nom écrit sur du papier bleu en lettres d’or, fait par lui-même, très joli, et nous en avons tous deux été très satisfaits. »

La première carte de Noël

Au milieu du XIXe siècle, la coutume était de rendre visite à tous ses amis et connaissances à l’occasion de Noël, en laissant une carte de visite – souvent décorée de motifs de Noël – soit déjà imprimée, soit décorée à la main avec des chutes imprimées, ou d’écrire des lettres de Noël à tout le monde sur du papier à lettres également décoré.

Le but de la carte de Noël de Henry Cole était de remplacer ces activités par une carte illustrée produite en série, avec juste assez d’espace pour un court message de salutations, qui pouvait être envoyée par la poste à toutes les nombreuses personnes qu’il connaissait. Le « penny post », dont M. Cole a été l’instigateur, permettait d’envoyer une carte n’importe où en Grande-Bretagne pour seulement un penny.

Les cartes restantes étaient ensuite vendues par Joseph Cundall, partenaire commercial de M. Cole, à leur emporium, le Summerly’s Home Treasury, au 12 Old Bond Street, pour un shilling chacune.

La première carte de Noël était très chère. Pour en situer le prix dans le contexte de l’époque, un shilling correspondait au salaire quotidien d’un ouvrier ou au prix d’un bon repas au Reform Club de Londres : le club particulier que fréquentait Henry Cole.

Il y a plusieurs différences intéressantes entre le design de la carte et ce à quoi on pourrait s’attendre aujourd’hui. Les scènes de repas et de boisson festifs sont moins courantes depuis qu’il est considéré comme allant de soi en Occident d’avoir accès en abondance à de la nourriture et de la boisson bon marché. Sur la carte, la scène centrale de l’abondance est compensée par les panneaux latéraux qui montrent les affamés en train de se nourrir et les nus habillés.

La charpente en treillis avec les vignes en arrière-plan, symbole d’abondance à connotation religieuse, délimite les différentes scènes tout en les reliant dans un même ensemble, renforçant le message moral selon lequel le confort matériel impose une obligation sociale d’aider les moins fortunés, ce qui est personnel et communautaire et non pas simplement l’apanage de l’État.

La carte de Noël Henry Cole, 1843, par John Callcott Horsley, Angleterre. Imprimée par Jobbins de Warwick Court, Holborn. (Victoria and Albert Museum, Londres)

La scène centrale montre au moins trois générations différentes d’une famille (vraisemblablement élargie) réunies. Dans les années 1840, l’espérance de vie moyenne était faible, entre 40 et 45 ans, donc environ la moitié de celle d’aujourd’hui ; les taux de mortalité infantile et juvénile étaient élevés, environ 15 % des bébés mourant avant leur premier anniversaire. En fonction, bien sûr, de la richesse ou de la pauvreté relative et de la classe sociale, vivre assez longtemps pour profiter de ses petits-enfants ou de ses arrière-petits-enfants n’allait pas de soi, et cette scène idéalisée comportait donc un attrait sentimental difficile à apprécier aujourd’hui.

L’une des critiques ultérieures de la carte concernait l’illustration d’un petit enfant à qui l’on donne un verre de vin. Aujourd’hui, en Occident, nous tenons pour acquis la disponibilité d’une eau potable propre et saine, mais dans les villes du XIXe siècle, les épidémies de choléra et de typhoïde étaient courantes, et on consommait souvent du vin ou de la bière à la place.

Comment la carte de Noël est devenue une coutume

Une variété de facteurs se sont réunis pour créer l’industrie des cartes de Noël, dans ce que le regretté historien des cartes de Noël George Buday appelait « la plénitude du temps ». L’un des facteurs a été l’amélioration des services postaux : l’« Uniform Penny Post » a été diffusé à l’échelle nationale en Grande-Bretagne en 1840 en tant qu’un élément de la réforme globale de la Royal Mail, tout comme ce fut le cas pour le « Halfpenny Post », de moitié moins cher, pour les cartes postales à feuille unique en 1870, rendant l’affranchissement plus accessible.

De plus, les nouvelles technologies ont permis de produire en masse des produits imprimés, surtout en couleur, à moindre coût : comme des livres, des jeux et de la papeterie, y compris des cartes.

Une autre évolution a été la création de commerces et de points de vente au détail pour fournir des nouveautés et des produits de luxe relativement non essentiels à une classe moyenne croissante disposant d’un revenu et de temps libre. Les cartes de Noël ont commencé à être vendues non seulement par les papeteries et les librairies, mais aussi par les bureaux de tabac, les draperies et les magasins de jouets.

La création de motifs de Noël

Plusieurs des premières cartes de Noël présentaient des fleurs, ou des scènes de printemps ou d’été plutôt que d’hiver. Il y avait deux raisons à cela. D’abord, de nombreux fabricants de cartes de Noël anciennes avaient déjà fabriqué des valentins. Il n’y avait aucune garantie que les cartes de Noël seraient un jour aussi populaires que les valentins. Au début, le phénomène a été largement considéré comme une mode passagère. Ainsi, au lieu de commander de nouvelles illustrations et de créer de nouvelles plaques d’impression, ils ont adapté celles de la Saint-Valentin existantes et ont simplement ajouté un souhait de Noël.

Carte de Noël, 1860, auteur anonyme, britannique. Légué par George Buday. (Victoria and Albert Museum, Londres)

De plus, des scènes ensoleillées et fleuries égayaient les longs mois d’hiver sombres et froids avant l’invention de l’éclairage électrique et du chauffage central.

Carte de Noël, 1860, auteur anonyme, britannique. Légué par Guy Tristram Little. (Victoria and Albert Museum, Londres)
Carte de Noël, 1860, auteur anonyme, britannique. Légué par George Buday. (Victoria and Albert Museum, Londres)

Les thèmes saisonniers de Noël qui nous sont familiers aujourd’hui se sont répandus un peu plus tard, d’autres formats à des cartes influencées par la littérature populaire : Un Chant de Noël (A Christmas Carol) de Charles Dickens (1843), Christmas with the Poets de Henry Vizetelly, illustré par Myles Birket Foster et publié en 1852, et l’édition de 1876 de Old Christmas : From the Sketch Book of Washington Irving de Washington Irving, publié en 1876. Ces livres ont été extrêmement populaires, et largement lus, revus et fréquemment réédités.

La deuxième moitié du XIXe siècle a été la période où s’est développée l’iconographie de Noël bien connue d’aujourd’hui, avec des rouges-gorges, des feuilles de houx et de gui, des scènes de neige et le Père Noël. Ces motifs se sont développés à côté de thèmes qui sont depuis tombés en désuétude : images d’argent, de nourriture et de boisson, d’enfants bons et méchants, de scènes de chasse et de personnages en uniforme militaire. Les sujets religieux étaient relativement rares, car l’envoi de cartes de Noël était considéré comme un prolongement des coutumes sociales séculaires comme les visites et les lettres de Noël plutôt que les observances religieuses.

De plus en plus, de nombreuses cartes, surtout à l’extrémité bon marché et joyeuse du marché, étaient importées d’Allemagne, qui au XIXe siècle a été le chef de file de l’impression en couleur, surtout de la chromolithographie : impression faite par lithographie où une pierre ou une plaque est faite pour chaque couleur, à l’échelle de la production de masse. Les cartes de fantaisie, de forme fantaisiste et humoristique, étaient particulièrement populaires.

L’héritage des cartes de Noël

Les thèmes permanents de Noël qui se sont cristallisés à la fin du XIXe siècle ont duré bien plus de cent ans, s’exprimant dans des styles différents au fil des décennies ou dans un idiome victorien nostalgique, mais sans grande différence de contenu. Aujourd’hui, le marché des cartes de vœux au Royaume-Uni représente plus d’un milliard de livres par an, et les Britanniques achètent plus de cartes par personne que tout autre pays du monde.

La plupart des formes d’art et les conditions sociales qui les génèrent ont un début et une fin. George Buday a parlé de « la plénitude du temps », la réunion des facteurs technologiques, historiques, sociaux et économiques qui ont donné naissance à l’industrie des cartes de Noël. Je vais prendre des risques et prédire qu’une tempête parfaite de facteurs pourrait annoncer sa disparition ou, du moins, son déclin.

L’énergie créative pourrait s’éloigner des cartes de Noël traditionnelles comme moyen d’échange et de communication de masse, et leurs jours comme produit esthétique exprimant les goûts, les valeurs et l’image de soi d’un individu, ou d’une société, pourraient être comptés.

Quelles que soient les nouvelles formes adoptées par les gens pour se saluer lors des différentes fêtes et saisons à venir, j’espère que l’éthique de la première carte de Noël de Henry Cole – la gratitude pour le bien-être, l’amour de la famille et des amis et le souci des moins fortunés – ne sera pas oubliée.

Cette entrevue a été révisée pour plus de clarté et de concision.

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