Un appel à la décence pour les selfies et photos pris au mémorial d’Auschwitz

31 mars 2019
Mis à jour: 31 mars 2019

À l’heure où l’image prédomine, le selfie est un phénomène largement répandu, notamment chez les jeunes. Il permet de se mettre en scène dans différents endroits.

Mais lorsque ces clichés sont pris dans un ancien camp de concentration, la question devient extrêmement délicate.

En effet, ces photos représentent des adolescents souriants devant la porte d’entrée du camp ou posant en équilibre sur des rails, ceux-là même qui acheminaient les déportés vers leur lugubre sort. Certaines de ces photos ont même été stylisées grâce à des filtres, permettant d’en améliorer l’esthétisme et d’autres ont été réalisées comme des shooting de mode.

Le 20 mars, le mémorial d’Auschwitz a révélé sur Twitter ces clichés en y ajoutant le texte suivant : « Quand vous venez à Auschwitz, souvenez-vous que vous êtes sur un site où un million de personnes ont été tuées. Respectez leur mémoire. Il y a de meilleurs endroits pour apprendre à marcher en équilibre sur des rails que sur le site qui symbolise la déportation de centaines de milliers de personnes vers leur mort. »

Suite à cette parution, de nombreux internautes ont réagi, choqués et indignés par ces clichés.

Auschwitz est l’un des lieux les plus connus de la déportation des personnes juives, mais également de personnes handicapées ou appartenant à certaines communautés pendant la Seconde Guerre mondiale.

Rémi Dalisson, historien français spécialisé en histoire culturelle, notamment dans les politiques mémorielles et les rapports entre histoire et mémoire, explique au journal son indignation « Auschwitz est une usine de mort, on n’y fait pas n’importe quoi ». Il précise : « Je pense que ces gens n’ont rien compris, qu’ils ne se rendent pas compte qu’il y a eu des morts. Ce qui compte pour eux, c’est leur image à eux, et pas ce qu’il y a autour. C’est d’un tel narcissisme ! C’est de l’ignorance crasse, un égocentrisme morbide et obscène. »

Alors que Rémi Dalisson est « atterré » par ces clichés, Fanny Georges, maître de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication parle quant à elle de « choc des cultures ».

Elle s’intéresse à la façon dont le sujet vit son existence par la médiation numérique. Pour elle, « le selfie est souvent interprété comme un acte de narcissisme, mais c’est en fait une pratique médiatique comme une autre. Ces photos ne sont pas nécessairement une façon de montrer qu’on est particulièrement beau, ou ceci, ou cela. C’est une manière de dire qu’ils sont là, de faire passer leur émotion, avec leurs moyens communicationnels. Il s’agit moins d’utiliser Auschwitz pour communiquer une image de soi que de communiquer une émotion liée au lieu, même si ça passe par des filtres, une présentation impeccable… C’est une norme de présentation de soi. »

D’après elle, cette norme est « une condition nécessaire pour communiquer » et « montrer un visage en pleurs sur un selfie n’aurait pas de sens ». Elle argumente en précisant que « sur les réseaux sociaux, on se présente toujours de façon positive, avec détachement, mais tout le monde sait que ce n’est qu’une norme de communication. »

Rémi Dalisson regrette cet état de fait : « Comment ce narcissisme absolu est-il devenu la norme ? Qu’est-ce que cela signifie ? Cela doit nous poser un problème. Et qu’ils ne se rendent pas compte du choc que ça crée, c’est grave. Il faut leur dire que les images ont un sens. »

Certains internautes ont avancé sur Twitter que « marcher sur des rails symbolise que les choses vont mieux aujourd’hui » et qu’il fallait laisser les gens rire : « Se souvenir, ça n’implique pas d’être solennel et austère tout le temps. »

Mais le mémorial d’Auschwitz considère ces choses comme « irrespectueuses ».

L’institution ajoute : « Parfois les gens ont besoin de décompresser un peu. Mais il y a des moyens plus ou moins appropriés de le faire sur ce site historique. Marcher sur les rails où des centaines de milliers de personnes ont été envoyées dans les chambres à gaz ne fait pas partie des moyens appropriés. »

Le même phénomène s’est produit à Berlin, au mémorial de l’Holocauste à Berlin. Des personnes utilisent cet endroit pour réaliser des photos esthétiques, trouvant les lieux appropriés.

L’artiste israélien Shahak Shapira a dénoncé ce phénomène dans un projet intitulé « Yolocaust ». Son but étant de dénoncer ce phénomène de mode et de rendre sa solennité au mémorial de l’Holocauste de Berlin. « Yolocaust » est un mot-valise ; « yolo » est l’acronyme de l’expression anglaise « you only live once » qui signifie « On ne vit qu’une fois », et en alliant ce terme à « holocauste » il a exposé les selfies trouvés sur Facebook, Instagram et Tinder en les replaçant dans le contexte de l’horreur de la Shoah. Il y montre les clichés de ces jeunes gens entourés des personnes assassinées dans les camps ou posant, sourire aux lèvres, sur des charniers.

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