Une Ouïghoure échappée de Chine se bat pour la libération de son père

Par Jocelyn Neo
11 février 2020 Mis à jour: 11 février 2020

En février 2013, Jewher Ilham était en première année d’université et se réjouissait de passer du temps avec ses nouveaux amis. Elle n’avait jamais imaginé qu’un voyage d’un mois aux États-Unis bouleverserait son monde et l’amènerait à devoir défendre les intérêts de son père, un Ouïghour condamné à la prison en Chine.

Le père de Jewher, Ilham Tohti, était professeur d’économie à Pékin et dirigeait un site web appelé « Uighur Biz », qui tentait de jeter un pont entre les Ouïghours de Chine et les Chinois Han. En 2013, il a été invité à l’université de l’Indiana, aux États-Unis, pour des échanges académiques ; cependant, les autorités chinoises ne lui ont pas permis de passer la frontière le jour où lui et sa fille devaient embarquer dans l’avion à l’aéroport de Pékin. Le régime communiste chinois l’a ensuite condamné à la prison à vie pour « incitation au séparatisme », une accusation qu’Ilham a jugée infondée.

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Ilham Tohti, professeur d’université, blogueur et membre de la minorité musulmane ouïghoure, avant une conférence à Pékin le 12 juin 2010. (©Getty Images | FREDERIC J. BROWN/AFP)

« Il n’avait même jamais évoqué l’indépendance « , a déclaré Jewher à l’émission de télévision China Uncensored de NTD TV.

Forcée de repartir à zéro

Avant cet événement, Jewher trouvait que son père était « paranoïaque et soupçonneux en permanence » puisqu’il imaginait toujours que les autorités chinoises pouvaient le surveiller. La vérité s’est finalement imposée après que son père lui a dit à l’aéroport de partir pour les États-Unis sans lui.

« Regarde autour de toi. Ce pays te traite de cette façon. Tu veux quand même rester ? », se souvient-elle l’avoir entendu dire.

« À ce moment, tout a commencé à prendre sens », ajoute Jewher.

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Jewher Ilham, fille d’Ilham Tohti, à la Commission exécutive du Congrès sur la Chine au Capitole à Washington le 8 avril 2014. (©Getty Images | SAUL LOEB/AFP)

Jewher a pris l’avion pour les États-Unis. Cependant, venir seule en Amérique n’a pas été facile, car Jewher a failli être renvoyée en Chine – son visa était lié à celui de son père, et comme elle ne connaissait pas l’anglais, elle n’a pas pu expliquer sa situation aux agents de l’immigration. Après avoir attendu plus de 30 heures sans nourriture, sans eau et sans sommeil, Jewher s’est souvenue avoir sur elle la carte de visite du chercheur Elliot Sperling, l’homme qui avait invité son père à l’université. Avec l’aide de M. Sperling, elle a réussi à entrer dans le pays.

Une fois aux États-Unis, elle a essayé de s’informer de la situation de son père. Elle a pris contact avec lui au bout de trois jours et a appris qu’il avait été battu et interrogé. Au cours de leur conversation, il a également pris une décision pour elle – que Jewher trouve toujours « ridicule » – celle de rester aux États-Unis.

« Peu importe ce que je dirai à l’avenir, peu importe ce que je te dirai, si je te dis de revenir, je ne le pense pas. Reste où tu es. Je préfère que tu balaies les rues des États-Unis plutôt que de revenir ici », lui a-t-il dit.

Jewher ne pouvait pas croire ce qu’elle entendait. Avant de venir aux États-Unis, elle profitait de sa nouvelle vie universitaire en Chine ; soudainement il fallait recommencer sa vie à zéro. Malgré cela, elle a écouté les conseils de son père et a plus tard commencé à étudier aux États-Unis avec l’aide de M. Sperling.

« Elliot m’a beaucoup aidée et il m’a prise sous son aile », dit Jewher. « Il a pris soin de moi, il m’a traitée comme sa propre fille. »

Condamnation à perpétuité et camps de rééducation du Xinjiang

En 2014, Ilham Tohti a été condamné à la prison à vie. À cette époque, Jewher a réussi à écrire une lettre à son père et à lui envoyer une photo par l’intermédiaire de son avocat. Ce fut son dernier message pour lui. Trois ans plus tard, en 2017, la famille de Jewher en Chine a perdu tout contact avec Ilham Tothti et n’a plus eu de nouvelles de lui. C’est également la même année que le régime chinois a ouvert les camps de rééducation du Xinjiang.

L’impossibilité de savoir où se trouve son père inquiète Jewher. Elle espère que le régime chinois pourra fournir des preuves qu’il est toujours en vie.

 

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Jewher Ilham prononce un discours lors de la cérémonie de remise du prix Sakharov 2019 pour les droits de l’homme au Parlement européen à Strasbourg. (©Getty Images | FREDERICK FLORIN/AFP)

Le régime chinois a affirmé que les camps, qui détiendraient au moins un million de personnes, y compris des Ouïghours et des minorités ethniques, devaient « éduquer et transformer » ceux qui étaient considérés comme menacés par les « trois forces du mal«  que sont « l’extrémisme, le séparatisme et le terrorisme ».

Selon les médias, Tashpolat Tiyip, l’ancien président de l’université du Xinjiang, aurait été condamné pour « séparatisme » en 2017 après avoir été « enlevé par la force », selon Amnesty International.

Il a été détenu pour corruption et pots-de-vin et avait été secrètement condamné à mort. Cependant, le régime chinois l’a nié. Selon un reportage de la BBC, des amis ont déclaré que le professeur se rendait en Europe pour assister à une conférence et former une coopération avec une université allemande en 2017 lorsqu’il a été arrêté à l’aéroport de Pékin et renvoyé à Urumqi, la capitale du Xinjiang. Après cela, il n’est jamais rentré chez lui.

D’anciens détenus se sont manifestés pour dénoncer les violations des droits de l’homme dans les camps de rééducation.

Une ancienne détenue, Gulbakhar Jalilova, a déclaré à Epoch Times en 2018 qu’elle avait vu comment les femmes ouïghoures « s’évanouissaient après avoir été battues si fort, et se faisaient planter des bâtons dans les doigts pour faire couler le sang ».

Jewher a déclaré au Family Research Council que « les chrétiens, les bouddhistes tibétains, et même les avocats des droits de l’homme » sont enfermés.

Deux survivants ont déclaré à Radio Free Asia en 2019 que des ressortissants Han et des pratiquants de Falun Gong étaient également détenus dans ces camps.

Le Falun Gong, également connu sous le nom de Falun Dafa, est une discipline spirituelle introduite en Chine en 1992. Elle consiste en des enseignements moraux et cinq exercices, dont la méditation. Le régime chinois a lancé une répression brutale de cette pratique le 20 juillet 1999, après que le nombre de personnes la pratiquant a atteint au moins 70 à 100 millions.

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Une femme pratique les exercices du Falun Gong près de Battery Park à Manhattan lors de la Journée mondiale du Falun Dafa le 13 mai 2015. (©The Epoch Times | Benjamin Chasteen)

Le chemin vers la liberté

Après que le père de Jewher a perdu sa liberté, elle a décidé de se lancer sur la route menant à sa libération. En juillet 2019, elle a eu l’occasion de rencontrer le président américain Donald Trump à la Maison-Blanche, en compagnie d’autres survivants de persécutions religieuses. Elle a également été invitée à prendre la parole à l’Assemblée générale des Nations unies en septembre.

Le 18 décembre, elle a accepté le prix Sakharov 2019 du Parlement européen au nom de son père pour la défense des droits de l’homme.

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Le président du Parlement européen, David-Maria Sassoli (G), est debout à côté de Jewher Ilham, qui tient un portrait de son père lors de la cérémonie de remise du prix Sakharov 2019 du Parlement européen pour les droits de l’homme. (©Getty Images | FREDERICK FLORIN/AFP)

« J’ai essayé de faire tout ce qui pouvait aider mon père et ma communauté. Je ne sais pas si ça aide, je ne sais pas si quelque chose pourra aider. Je ne veux pas avoir de regrets », déclare Ilham Jewher.

Jewher a également travaillé sur un film documentaire intitulé Static & Noise, qui traite de la persécution par le régime chinois des Ouïghours et d’autres groupes tels que les chrétiens.

Malgré tout ce qu’elle fait, Jewher dit qu’elle n’est pas contre son pays d’origine ni contre le peuple chinois.

« Quelques-uns de mes meilleurs amis sont Chinois, mais je suis contre la politique du [régime] chinois envers certains groupes, comme les Ouïghours, les minorités chrétiennes en Chine, les personnes qui sont opprimées par le [régime] chinois », a-t-elle déclaré.

Et alors que d’autres pourraient relier ses activités à de la politique, Jewher ne partage pas cet avis.

« Il s’agit d’une question humanitaire, et il ne s’agit pas de politique, ni de religion », a expliqué Jewher.

« Peu importe que je sois Ouïghoure, Chinoise, Américaine, d’un autre pays, d’une autre ethnie ou d’une autre religion, il ne s’agit plus d’une seule personne. Il s’agit de nous tous »,  ajoute-t-elle.

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