Sous le voile de la cybersécurité, Pékin vise à contrôler l’internet mondial

3 avril 2016
Mis à jour: 10 avril 2016

Les autorités chinoises sont assez transparentes dans leur désir de contrôler internet, pas seulement en Chine, mais dans le monde également.

Le plus récent pas franchi dans cette entreprise a été révélé le 25 mars dernier avec la fondation de la première organisation sans but lucratif chinoise pour la cybersécurité, la Cyber Security Association of China.

L’association est dirigée par Fang Binxing, une personnalité importante dans l’établissement du système de censure de l’internet du Parti communiste chinois (PCC), la grande muraille pare-feu. Son secrétaire général est Li Yuxiao, un chercheur à l’Académie chinoise du cyberespace qui veut que la Chine gouverne l’internet partout dans le monde.

Elle comprend 275 membres fondateurs, dont les grandes firmes internet, les compagnies de cybersécurité et les instituts de recherche scientifique. Par exemple, on retrouve Baidu, Alibaba, l’Université nationale de technologie de la défense ainsi que quelques autres.

Tandis que l’étiquette de « cybersécurité » est appliquée au programme, ce terme comporte une autre dimension sous le régime chinois. L’agence officielle Xinhua a rapporté que l’association va servir de « plateforme de coopération » pour quiconque cherchant à travailler avec la Chine sur la « sécurité du cyberespace ».

Les médias officiels chinois ont répété que l’intérêt de la Chine dans la cybersécurité est relié à son « atteinte de l’objectif national stratégique de devenir une superpuissance du web », selon le Global Times.

La mission de l’organisation, selon le South China Morning Post, est de « servir de pont » entre le régime chinois et la population ainsi que « d’organiser et de mobiliser les forces dans tous les aspects de la société pour participer à la construction de la cybersécurité chinoise ».

Tout cela se rapporte à l’offensive qui a été révélée en novembre 2014 lorsque le PCC a tenu sa première World Internet Conference, dont le slogan étant Un monde interconnecté partagé et gouverné par tous.

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« Il est grand temps pour la Chine de prendre ses responsabilités », avait déclaré Li Yuxiao, selon le média officiel China Daily.

À l’époque, les États-Unis avaient annoncé leur intention d’abandonner le contrôle fédéral sur le web, un processus qui s’est achevé récemment alors qu’ils ont cédé les rênes de l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN).

Li Yuxiao a perçu le désengagement américain comme une circonstance opportune. « Si les États-Unis sont prêts à abandonner la gestion de la sphère du web, il faut se demander qui va prendre le flambeau et comment elle sera gérée ? », avait déclaré Li Yuxiao, d’après le China Daily.

« La Chine passe d’un rôle de participant du web vers un rôle dominant », a-t-il dit, ajoutant « Nous devons d’abord établir notre objectif dans le cyberespace et ensuite réfléchir à la stratégie à adopter avant de raffiner nos lois. »

Li Yuxiao a répété cet objectif plus récemment dans une entrevue du 18 décembre 2015 publiée sur le site de la World Internet Conference.

Selon lui, la Chine « a le droit, étant le pays le plus peuplé, d’établir les règles internationales de gouvernance du cyberespace ».

« L’établissement des règles n’est qu’un départ », a-t-il ajouté.

« Les efforts de la Chine sur le web peuvent se résumer à “nettoyer le cyberespace selon la loi et l’exploiter avec un esprit ouvert” », selon Xinhua.

La nouvelle association de cybersécurité du PCC véhicule essentiellement le même message.

Ce nouveau programme ne concerne pas vraiment la cybersécurité. Il concerne la cybergouvernance et l’application de la loi sur l’internet – dans ce cas, les lois du régime autoritaire chinois.

Pour le PCC, le « cybercrime » dépasse le piratage informatique. Comme l’indique Xinhua, « Le gouvernement chinois a augmenté sa répression contre les rumeurs répandues en ligne, la pornographie, les jeux d’argent et autres cybercrimes ».

Le contrôle du PCC sur l’internet a tendance à se concentrer sur ces « autres cybercrimes » qui sont en fait reliés à la répression de religion et d’expression ainsi qu’au soutien pour la démocratie. L’ONG Freedom House a placé la Chine bonne dernière en matière de liberté sur le web en 2015, même derrière Cuba et la Syrie.

Le PCC répète que l’internet est contrôlé par les puissances occidentales, en particulier les États-Unis, et il utilise cet argument pour inciter les autres pays à participer à ses programmes.

Xinhua a écrit en décembre 2015 que le PCC et les pays en développement souffrent d’un « manque de gouvernance conjointe » en ligne et elle tient l’Occident responsable, affirmant que c’est « principalement causé par l’arrogance et le monopole de l’information et des technologies de communication des pays occidentaux ».

En plus des accusations de Xinhua contre les États-Unis et d’autres pays comme le Japon et même la Suède, Xinhua a aussi défendu l’utilisation de l’internet par le régime chinois comme outil de répression politique et idéologique.

Xinhua a également critiqué Google d’avoir quitté la Chine continentale en 2010. Google s’était retiré en raison de la censure stricte du web et après avoir découvert une vague de cyberattaques contre ses réseaux dirigées par le régime.

En réalité, l’internet est gouverné par un modèle regroupant plusieurs intervenants. Au lieu d’un contrôle purement gouvernemental, l’internet est gouverné de manière souple par un vaste réseau ouvert d’acteurs, comprenant des entreprises, des groupes civils, des instituts de recherche et des ONG.

La surveillance gouvernementale existe quand même, mais habituellement elle se concentre sur les crimes et les abus.

Le PCC veut changer cela, à l’échelle internationale, avec son modèle de contrôle gouvernemental strict sur toutes les facettes de l’internet et sur toutes les compagnies qui sont impliquées.

Après la conférence de 2015, le Council on Foreign Relations a rapporté que le PCC souhaitait augmenter son influence sur l’Union internationale des télécommunications (UIT) des Nations Unies.

L’UIT est un organe directeur chargé des télécommunications et il tente d’acquérir plus de pouvoir sur l’internet à l’international. La Chine et la Russie sont deux membres importants de l’ONU et elles ont soutenu dans le passé des programmes visant à diriger le rôle de l’UIT dans la gouvernance internationale de l’internet en leur faveur.

Certains des programmes autoritaires proposés pour la gouvernance internationale de l’internet à travers l’UIT ont été soulignés par le Center for Democracy and Technology en novembre 2012 alors que l’UIT tenait sa rencontre sur la réglementation du web.

Le Center avait indiqué que certaines des propositions étaient troublantes, particulièrement celles venant de la Russie et de certains pays du Moyen-Orient qui voulaient obliger les entreprises de technologie du web à intégrer des logiciels de déchiffrage dans leurs produits.

La nouvelle Cyber Security Association of China du PCC semble cadrer dans ces efforts et l’utilisation du terme « cybersécurité » vise à leur donner un semblant de légitimité.

Version originale : Under Veil of Cybersecurity, China Looks to Govern the Global Internet

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